Carnets 301

Impression, quoique je fasse, de manquer l’aube, qu’elle a déjà commencé avant que je sois debout – même s’il fait encore nuit, on entend les premiers chants d’oiseaux – ou bien que le jour s’est levé devant moi sans que je m’en sois rendu compte : il fait déjà clair, et je n’ai pas perçu le moment précis où le ciel est passé de l’obscurité à la clarté (ici le passage est beaucoup plus rapide que dans l’hémisphère nord).

Ce « moment précis », j’en suis bien conscient, n’existe pas, et je rêve de saisir quelque chose qui ne peut pas être fixé, car il n’y a que des degrés d’obscurité ou de clarté, et on ne peut percevoir que la progression graduelle du plus sombre ou plus clair – à travers la transformation du paysage seconde après seconde, sous l’effet de la lumière.

Carnets 300

Siegfried Unseld à Peter Handke, 29 janvier 1970 : « Cher Peter, j’imagine que tu es assis à Paris et que tu pourrais t’ennuyer (…). Aurais-tu peut-être envie, pendant ton séjour à Paris, de faire une traduction, par exemple du Candide de Voltaire ? »

Peter Handke à Siegfried Unseld, 8 février 1970 : « Je suis un peu étonné que dans deux lettres que tu m’as adressées tu aies employé le verbe « être assis ». Tu me l’as écrit une fois dans une lettre pour Berlin (je « serais assis » à Berlin et je ne saurais pas quoi faire), et à présent dans ton avant-dernière lettre, tu t’imagines que je « serais assis » à Paris et que je m’ennuierais. Je dois te dire que je trouve cela très vexant. Je peux naturellement me procurer un pupitre et écrire sur un pupitre comme Gerhard Hauptmann, mais en ce moment je ne peux pas écrire autrement qu’assis. Mais tu as employé le mot dans un sens métaphorique, et c’est bien sûr encore pire. Cela révèle l’image qu’a l’éditeur de la vie d’un (de « son ») auteur, que je trouve inquiétante. Mon activité n’est sûrement pas autant transposable au cinéma que celle d’un homme d’action pleinement dans la vie. Mais bon passons. »

Carnets 299

Les cases au toit en tôle rouillée : dissimulées entre un garage et une maison en dur, devenues invisibles – et quand on finit par les remarquer, ce sentiment que personne ne les habite plus depuis longtemps alors que non, quelqu’un vit sous ce toit précaire – qu’on ne voit jamais.

Le travail social comme une forme de somnambulisme – les gens se lèvent le matin et ne remarquent même pas qu’il fait jour – continuent leur nuit.

Vision fugace : l’ombre des nuages glissant sur le flanc de la montagne a la forme d’un homme les bras levés, planant dans les airs.

PH : « La nature ne répond qu’à travers l’écriture, alors : je lis. »

Carnets 298

Sous un manguier, parking du Jardin de l’Etat : un homme manipule une perche, coupe des branches, feuilles qui tombent, cueille sans doute des fruits (mangues vertes), mais je ne vois que des feuilles qui tombent, une nuée de feuilles qui tombent, même pas la tête de l’homme, à peine la partie inférieure du corps – à côté de lui une femme déjà âgée maillot de corps moulant rose fluo boitille appuyée sur une béquille, sac plastique à la main – sans que la vision de feuilles agitées et de branches brisées ne disparaisse.

Le fils 20 ans a perdu pied et est désormais bien malade – se perd dans des phrases qu’il ne comprend pas lui-même, s’arrête de parler, confus, gêné – douceur du père à côté de lui, ce simple mot qu’il prononce en souriant : « fiston » (ce mot démodé exprimant tout son amour – quoiqu’il advienne du fils).

La guerre allait éclater et nous devions cheminer pendant trois mois à travers les collines du pays. Il nous fallait d’abord sortir de la grande ville (c’était Prague) et emprunter un pont. De l’autre côté du pont, un policier tourna sa tête jaune et ronde casque bombé l’air fâché, c’était celle d’un personnage de bande dessinée lue quand j’étais enfant (le rêve, table de mixage).

Carnets 297

Remarque sur l’écriture manuscrite : si tu dois te relire, fais-le dans la journée, parce qu’après…

Occupe-toi davantage de météorologie marine (et pas seulement quand un cyclone approche). – Tu vis sur une île, mais en bon continental que tu es, tu ne sais observer que l’état du ciel au-dessus des terres.

Les couleurs que tu sais nommer (quelques-unes) – et toutes les couleurs que tu ne sais pas nommer (celles, une nouvelle fois, des feuillages sur la montagne).

(Tu n’es qu’au commencement.)

Carnets 296

Saint Martin du Larzac, vendredi 20 juin 1992 : « Partie de la journée à Montredon. Chez José, ancien militant contre le camp militaire (originaire de Bordeaux, a squatté la ferme achetée par l’armée en 76). Fait du lait de brebis et du fromage (de la tomme, refuse la production massive de petits fromages, trop contraignante, obligeant le producteur à monter à Paris pour vendre le fromage frais, etc.). Dure matinée. 113 brebis + 25 agnelles + 2 béliers à attraper et faire tomber pour les donner sur le cul au tondeur – un prénommé Michel d’un petit village en aval de Millau (dont j’ai oublié le nom), drôle de type longiligne d’origine russe : son père de Saint Pétersbourg a émigré dans les années 20 avec toute sa famille – certains sont restés en Allemagne (le frère de son père), d’autres sont partis pour l’Amérique ou le Venezuela, – son père lui est venu s’installer en France, sur le Larzac. Curieuse histoire de guerre : son oncle je crois a dû raser un village en Ukraine (dont il était originaire) parce qu’il était soldat de la Wehrmacht – et expliquer aux habitants de plier bagage… Michel arrivait à tenir le bout de gras courbé sur les bêtes qu’il tondait, et ce pendant 4 ou 5 heures (nous sommes restés dans la bergerie de 9 à 14 h). Brebis assez, quelquefois très lourdes (entre 60 et 80 kilos), et au début j’appris de Christian venu faire l’attrapeur avec moi qu’il fallait les prendre en haut de la cuisse et quasiment les porter sur le genou – ce que Christian, habitué et plus fort que moi, faisait sans trop de fatigue (leur faisant une vraie prise de judo) tandis que moi, au bout de 20, je ne pouvais plus faire. Au bout de soixante brebis, j’étais exténué (et je n’avais dû en attraper que trente !) et dus manger quelques bouts de chocolat pour reprendre des forces. Surtout, j’appris la méthode de Michel qui consiste à les tirer par la patte et à les faire tomber tout de suite sur le dos en prenant les deux pattes droite – beaucoup moins fatiguant – et je terminai le dernier lot de brebis à peu près frais. Au milieu de la tonte nous avons pu discuter quelques temps de bouquins, au sujet de la Russie : Michel connaissait Dostoïevski, et parlant des nihilistes – véritables pères des communistes du début du siècle – nous avons trouvé une référence commune : Les Possédés ou Les Démons, ce qui je crois surprit et fit le bonheur du larzacien slave. Puis Michel cita un livre qu’il venait de finir – et qu’ô coïncidence j’ai commencé à lire – Ermites dans la Taïga. Bref, ce fut une drôle d’expérience d’avoir les mains et les bras pleins de merde et le nez d’ammoniaque et de pouvoir discuter de la Russie et de quelques russes (« de vrais dingues, mais des vrais fous dangereux » selon Michel, « à la fois nihilistes, communistes et slavophiles ») – je retrouvais donc la piste ouverte cette année par grand-père Cadot. Tout cela était digne des passages les plus grotesques et les plus joyeux de Hrabal ! Après la tonte nous avons mangé chez José (Michel à propos de l’eau venant après l’effort : « elle fait plaisir » avec toute la passion d’un baiser).


Remarques : notes prises dans un cahier (une trentaine de pages arrachées que j’avais mises dans une chemise que je viens de retrouver avec divers documents de cette période) ; José : José Bové (avant le démontage du Mac Do de Millau) ; Cadot : Michel Cadot, mon directeur de mémoire de maîtrise dont j’avais suivi le séminaire de littérature générale et comparée à l’université de la Sorbonne nouvelle à Paris pendant l’année 91-92) ; Hrabal : je venais de lire Une trop bruyante solitude.

Carnets 295

Vers 5 heures du matin, une fois en hiver, la bonne à demi vêtue annonça un visiteur à l’étudiant. « Quoi donc ? Comment cela ? » dit l’étudiant encore ensommeillé, mais déjà un jeune homme entrait, tenant une bougie allumée prêtée par la bonne,

Hass se dépêcha d’arriver au bateau, il courut sur le débarcadère, monta sur un pont, s’assit dans un coin, pressa ses mains sur son visage et, ensuite, ne s’occupa plus de personne. La cloche du bateau sonna, des gens passèrent en courant, loin, comme si c’était à l’autre bout du bateau, quelqu’un chanta à plein poumons

On voulait déjà retirer la passerelle quand arriva une petite voiture noire, le cocher cria de loin, on dut retenir de toutes ses forces le cheval qui se cabrait, un jeune homme sauta hors de la voiture, embrassa un vieux monsieur à la barbe blanche qui se penchait sous le toit de la voiture et, une petite valise à la main, monta en courant sur le bateau qui s’éloigna aussitôt du quai.

Fragments de récit – juste quelques lignes – extraits du septième carnet du Journal de Kafka que je suis en train de traduire – pas une écriture de fiction conçue comme une construction formelle respectant un plan, mais une série de courtes visions, comme celles du rêve – et pour que l’écriture se poursuive il faut que la vision soit intense (comme celle de la nuit du Verdict) – le plus souvent, elle s’arrête au bout de quelques lignes, au milieu d’une phrase parfois (d’où l’absence de point final, ou une virgule béant dans le vide).

Carnets 294

Quand je lis tôt le matin, je marche souvent sur le petit chemin goudronné qui longe la rivière Ammer et relie Tübingen au village de Lustnau, je passe à côté de la bergerie au pied de l’Österberg (la seule bergerie que j’aie vue pendant toutes les années en Allemagne), je regarde un moment les grands arbres au bord de l’eau, quand j’ai de la chance je peux observer un héron qui avance sur ses longues pattes au milieu du courant, des promeneurs et des cyclistes passent derrière moi, je me dirige vers le vieux chêne en face des jardins ouvriers et pose le vélo contre le banc, je m’assieds puis je me penche à nouveau sur le livre et reprends la lecture là où je m’étais arrêté quelques instants plus tôt.

(Quand, les premiers temps à Tübingen, je passais devant cette bergerie, j’éprouvais de la nostalgie pour le Larzac que je venais de quitter – je revoyais les trois maisons du hameau, j’entendais les brebis bêler au milieu de l’après-midi et les mouches voler dans la petite chambre qui donnait sur le plateau – avais-je vraiment quitté ces lieux ?)

Carnets 293

Philippe Jaccottet, La Semaison : « … la merveille étant le volettement des feuilles de rosier contre les pierres vieilles et chaudes, ces feuilles à peine plus lourdes que leur ombre, et d’elle à peine distinctes, pareilles à une animation perpétuelle contre la tranquillité ancienne du mur, à un entretien à mi-voix ».

Toujours Jaccottet – à propos de l’anthologie de haïku réalisée par Reginald Horace Blyth : « Il m’est arrivé de penser plus d’une fois, en lisant ces quatre volumes, qu’ils contenaient, de tous les mots que j’ai jamais pu déchiffrer, les plus proches de la vérité ».

(Hier : les aiguilles de filaos sur la table sans nappe du restaurant – le sentiment de s’asseoir à la table de l’enfance.)

Carnets 292

Deux hommes : même taille, tous deux en short, tennis, l’un porte une casquette – circulent ensemble dans la grande boutique de parfumerie du centre commercial comme s’ils inspectaient les lieux – au bout d’un moment, vont juste à côté de l’entrée et ouvrent le panneau publicitaire lumineux installé là – enlèvent l’affiche à l’intérieur et en mettent une autre à la place (autre marque, autre visage de femme aux yeux hypnotiques) – l’un des deux hommes est accroupi et tient la partie supérieure du cadre, l’autre est debout dressé sur la pointe des pieds, donne quelques coups sur la partie supérieure du cadre jusqu’à ce qu’elle s’emboîte convenablement dans le support métallique (scène muette du début à la fin, travail où seuls les corps parlent).

L’homme : penché par-dessus le mur du cimetière qui lui arrive à la taille, remet une couche de peinture blanche sur le côté extérieur – des voitures passent à toute vitesse sur le boulevard qui longe le mur, il ne les voit pas.

Et toi : est-ce que ta journée somnambulique se passe bien ?