Carnets 227

Le plus grand reptile de l’île : un lézard, l’agame – escalade le mur du RG à côté de la terrasse – la tête disparaît avec le reste du corps quand il continue son ascension. « Anthropophile, il fréquente les parkings, les bords de route, les friches ». Et les cafés donc. Il aura fallu que je rencontre un agame insulaire pour découvrir du même coup ce mot improbable : « anthropophile ».

Hier 03/08/2020, commencé à traduire le septième carnet du Journal du Kafka, qui s’ouvre sur une analyse du Verdict, écrit quelques mois plus tôt : « L’histoire est sortie de moi comme une véritable naissance couverte de saleté et de mucus, et je suis le seul à avoir la main qui peut parvenir jusqu’au corps et qui en a envie ».

Les poissons dans la mer ingurgitaient des morceaux de plastique, poissons qui finissaient dans leurs assiettes. Mais il y avait pire encore : toute la journée, ils avalaient les mots en plastique qui circulaient partout autour d’eux.

Carnets 226

« Vermischte Bemerkungen » : « Remarques mêlées » (Novalis)

Chaos de signes – formes – couleurs – mots – sons – images – figures.

(Plus il y a de chaos, plus il y a de mélange – toujours Novalis.)

L’océan ce matin : d’un gris lumineux – bande blanche sur l’horizon, quelques porte-containers (plus nombreux ces derniers temps).

Vers l’ouest : la route qui n’en finit pas (« des pierres, des pierres pour finir notre route ! »)

Carnets 225

3 juin 1904, un quai de la gare de Moscou, Tchekhov murmure à un ami : « Je pars crever en Allemagne ». Et dans sa chambre d’hôtel à Badenweiler, une de ses dernières paroles : « Ich sterbe » (en allemand : je meurs).

On rapatrie le corps dans un wagon réfrigéré. Grossièreté de la foule venue à son enterrement comme à une pièce de théâtre. Chaliapine, les larmes aux yeux : « Dire qu’il a vécu pour ces fils de pute, qu’il a travaillé, pensé et s’est démené pour eux ».

Carnets 224

Hier aux Roches noires : le plus gros crabe jamais vu ici, de la taille de ma main pattes et pinces incluses – vagues, ressac, grosses pierres noires et galets, escalier en contrebas de l’esplanade, l’animal qui se carapate et se glisse entre deux pierres du mur – juste le temps de voir le jeu très articulé de ses pattes et pinces au moment de disparaître, mais en m’approchant je le vois blotti dans son trou, ne pouvant plus reculer davantage – ses deux yeux deux pédoncules deux points noirs au milieu qui me fixent dans l’ombre, et cette attente, cette attente animale face au danger – autre façon, plus en profondeur, d’habiter le silence ?

Je n’ai pas noté la couleur du crabe : beige, d’un beau beige clair, translucide au niveau des pattes où se dressent quelques poils blancs (aussi sur l’abdomen) – et bouche étrange, inquiétante, avec de petites mandibules serrées , comme une espèce de verrou prêt à dévorer la clé qui voudrait l’ouvrir.

Carnets 222

Les maisons du quartier plongées dans l’obscurité – sauf une, cuisine éclairée donnant sur une petite cour intérieure, pas de mur, femme dedans/dehors dans la lumière jaunâtre et toute cette nuit autour – vision étrange, comme un plan de coupe vertical donnant à voir ce qui est d’ordinaire caché derrière des murs – à l’Entre-Deux et dans d’autres villages, la gazinière et le mobilier de cuisine installés sur la varangue, à la fois terrasse et pièce de la maison à part entière, sauf que la pièce est à l’extérieur – et c’est par là que rentrent les visiteurs, et c’est de là qu’on voit passer les gens dans la rue.

Lucien Suel, La Justification de l’abbé Lemire : « les fanes de pommes de / terre noircissent sous / la pluie fumée bleutée » – et aussi : « ô les livres / le mobilier du cerveau / de l’intelligence émue ».

Juriste de formation, Peter Handke promulgue des lois poétiques.

Carnets 220

Jaccottet à propos des « verts un peu jaunes, si frais, des jeunes feuilles » : « Beauté qui semble défi ou insulte au coeur : tant l’humain est inaccompli en face de cet ordre ».

Les alizés qui frappent contre les fenêtres fermées – un bruit de sifflement comme si le vent passait à travers les vitres et s’engouffrait quand même entre les murs.

Les deux salanganes : juste un frétillement des ailes dans le vent qui les porte – jouer avec l’air, une leçon.

Le paille-en-queue : même lorsqu’il vole sur une courte distance, il paraît parti pour un voyage au long cours.

Carnets 219

Lecture d’un haïku de Tōta Kaneko dans l’Anthologie du poème court japonais réalisée par Corinne Atlan et Zéno Bianu : « Les employés de banque / miroitent au matin / comme des calamars. »

Tōta Kaneko est considéré comme l’un des plus grands poètes de haïku du vingtième siècle.

En 1941, son premier maître, Seiho Shimada, et deux de ses disciples, sont arrêtés par la « police spéciale » (l’équivalent de la Gestapo). Il passe ensuite le reste de la guerre sur le front du sud, « dans l’enfer de la débâcle ». Après guerre, il est le fondateur du « haïku social ».

Voici ce qu’écrit à son sujet son traducteur français, Seegan Mabesoone : « En 1962, Tōta Kaneko crée la revue de haïku Kaitei, sorte d’étendard, aujourd’hui encore, de l’opposition au haïku traditionaliste – notamment au groupe Hototogisu dirigé par Kyoshi Takahama et ses descendants. Les centaines de membres de Kaitei revendiquent la liberté d’utiliser ou non un mot de saison (kigo), de respecter ou non la métrique des 5-7-5 syllabes, de traiter ou non de sujets de sociétés. Kaneko crée le terme « haïku d’avant-garde » (zen’ei haiku) : il est le premier à utiliser la métaphore en haïku. Puis, il élabore peu à peu son concept de « haïku d’assemblage » (zōkei ron) selon lequel le libre arbitre du haïjin est central dans l’assemblage des images, s’opposant toujours plus à l’école kachō fūei (« haïku sur les fleurs et les oiseaux ») du haïku traditionaliste. Grand spécialiste aussi du haïku classique, notamment de Issa et Bashō, il définit le haïku comme un art « animiste » et iconoclaste (arabonpu) à la fois, à l’image du « style-Kobayashi Issa » tardif. »

En français a été publiée l’autobiographie de Tōta Kaneko, Cet été-là j’étais soldat, mémoires de guerre d’un maître de haïku, suivi de quarante haïkus de l’auteur – j’espère la recevoir bientôt.

Carnets 218

Encore un arbre que je découvre, sans doute un bois noir des bas d’après les paires de folioles ovales sur les branches – « je découvre », c’est-à-dire que quelque chose m’arrête, provoque en moi l’étonnement : les nombreuses gousses vertes tirant au jaune qui sont comme des espèces de décorations qu’on aurait ajoutées, extérieures à l’arbre par leur caractère excentrique – des formes qui éveillent le regard – je saisis une de ces gousses sur une branche inférieure et vois aussitôt des petites piqûres noires là où étaient logés les pois, sans doute des pucerons qui sont venus s’en nourrir, la gousse encore renflée est creuse – mais surtout, ce qui fait la beauté de ces fruits, c’est, outre leurs formes étranges et presque surnaturelles, leur couleur ou plutôt leurs couleurs, ce jaune-vert ou vert-jaune qui surprend, qui nourrit et ravive encore l’étonnement initial – impossible de se détacher désormais de cette « chose », de cet « objet » à part, extrait de son environnement naturel mais qui est devenu quasiment un symbole de ce que la moindre feuille, le moindre fruit, la moindre pierre peut produire sur la conscience humaine, l’amenant à un état particulier, disons « poétique » (ouverture aux couleurs et aux formes).