Carnets 272

Je me lève avant l’aube – ouvre la porte-fenêtre – léger pépiement d’un oiseau dans l’obscurité.

Le hameau : la bergerie – l’ancien presbytère – l’ancienne école (une année du milieu du dix-neuvième siècle gravée dans la pierre au-dessus de la porte de l’unique salle de classe au rez-de-chaussée) – le petit cimetière aux croix si vieilles qu’on ne pouvait y lire aucune date ni aucun nom – le muret effondré – la chapelle abandonnée – tout autour le plateau.

Ces journées où je me réveillais avant l’aube, couché si tôt dans ce lieu sans électricité que c’était naturel – la chambre où je dormais dans l’ancienne école donnait sur le cimetière – il pleuvait beaucoup ce printemps-là – pas un bruit dans la bergerie à l’entrée du hameau – un moment de lecture à la table dans la pièce du bas avant d’aller travailler – un petit tour à la doline derrière la maison quand il cessait de pleuvoir – les premières orchidées sauvages que je veillais à ne pas cueillir et à simplement admirer (Saint Martin du Larzac, années 92-93).

Carnets 271

Le kiné montre le journal local ouvert sur la table : « Au-dessus, c’est le ministre de la santé, et là c’est moi. » (ne jamais oublier de se placer sous la sainte protection de l’Etat)

Premières fleurs bleues sur le jacaranda – premières fleurs rouges sur le flamboyant.

« La philosophie, ce n’est pas avoir des idées, mais examiner ses propres idées », dit-on à la radio. Mais aux idées, on peut préférer les perceptions.

Tchekhov, lettre à son frère Michel, 20 avril 1887, 6 h du matin à Zvérévo : « La steppe nue : des petits tertres, des éperviers, des alouettes, l’horizon bleu foncé ».

Carnets 270

Arêtes rocheuses – couleurs ternes de la montagne, pierre et végétation – couleurs indéfinissables, indicibles : ni marron, ni vert, ni jaune (bientôt des points rouges apparaîtront un peu partout).

La montagne recèle des mots que tu ignores.

L’absence de couleurs vives, des verts clairs ou même foncés : fait qu’on ne voit pas la montagne, qu’elle est rendue invisible.

Il y a pourtant des arbres couverts de feuilles, mais le feuillage est si sombre pour certains (presque noir) qu’on ne le voit pas – quant aux autres couleurs indéfinissables, rien de « tropical » – je n’ai vraiment pas de mots pour ces couleurs, une sorte de marron clair très fade, des tonalités de rose et de violet mais froides, sans vigueur chromatique, rien d’un tableau vivant à quoi on pourrait s’attendre avec cette végétation et sous cette latitude.

Ciel couvert, cela joue naturellement (c’est le cas de le dire), un autre matin j’ai vu ces couleurs ternes flamber dans la lumière et tourner en un roux vif indivisible – juste quelques minutes.

Quand je relève la tête, les couleurs de la montagne ont encore changé, modifiées par l’évolution du ciel.

(Immense couverture nuageuse au lever du jour – hésitant à passer par-dessus la crête.)

Carnets 269

Am Felsfenster morgens : A la fenêtre du rocher le matin – carnets de Handke écrits pendant les années à Salzbourg (1982-87). J’ai commencé à lire ce livre il y a déjà plusieurs mois et suis dans les cent dernières pages (longue et belle traversée).

Autres livres du même auteur partiellement lus pendant la même période : Hier en chemin, Histoire du crayon – également des suites de notes.

Evolution intéressante : dans les premiers carnets (ceux du Poids du monde), on sent la forte présence de Kafka (comme dans les premiers récits, notamment dans Bienvenue au conseil d’administration, dont une histoire s’intitule « Le procès (pour Franz K) »); cette présence s’estompe dans les carnets suivants – se produit ce qu’on pourrait appeler un « tournant poétique » avec Goethe, Hölderlin, mais aussi des poètes français : Char, Ponge, Jaccottet (Handke a traduit les deux premiers).

Carnets 267

Emmanuel Carrère, Yoga : « Le mental s’échappe tout le temps. Il s’échappe du présent, il s’échappe du réel – qui sont la même chose, puisque seul le présent est réel. Le maître tibétain Chogyam Trungpa avait coutume de dire que nous ne dédions au présent que 20% de notre activité cérébrale. Les 80% qui restent, certains les tournent plutôt vers le passé, d’autres plutôt vers l’avenir. »

Dans le Morvan, un hangar où sont rassemblées plus d’une centaine de personnes pour un stage Vipassana d’une dizaine de jours. Rien que l’idée de me mettre au milieu d’autres personnes pour méditer me rend malade. Je lis ce livre en me souvenant de la tante et du cousin qui partaient régulièrement faire des retraites dans des centres bouddhistes, ou plutôt : c’est leur souvenir qui me pousse à lire ce livre.

Carnets 266

A côté du lavoir en béton : l’arbre aux branches sans feuilles où restent accrochées quantité de gousses noires recroquevillées – rien n’indique qu’il s’agit d’un flamboyant et qu’il sera bientôt couvert de fleurs rouge vif.

« Des nuages bourgeonneront… » – la pseudo-poésie des bulletins météo radiophoniques pleins de mauvaises images et d’expressions maladroites : révèlent une absence au monde devenue générale.

Jean Douchet : la vie est mouvement – Chaplin dans Les Temps modernes toujours en mouvement, on essaye de le fixer à un poste, à une tâche, et il s’échappe tout le temps.

« Das Tagträumen » (PH) : le rêve diurne, le rêve-du-jour qu’on fait éveillé (et qu’il s’agit aussi de raconter).

Carnets 265

Quelqu’un t’impose quelque chose « parce que c’est bon pour le développement durable ».

Le panneau ZONE AÉROPORTUAIRE à un rond-point : ne te donne pas envie de partir, mais de te cacher quelque part sur cette bande de terre face à l’océan – et d’y disparaître.

Tu confonds un instant les nervures de la feuille et les lignes de ta main, avant de te rendre compte qu’elles ne se ressemblent absolument pas : les lignes de ta main sont confuses et partent dans tous les sens, les nervures de la feuille sont claires et régulières, participant d’un univers géométrique auquel tu es extérieur.

« A partir de rien. Là est ma loi. Tout le reste : fumée lointaine. » (Jaccottet)

Carnets 264

Lui : massif, assis devant l’écran, pas d’yeux, des doigts (plutôt fins, ongles soignés) qui pianotent rapidement sur le clavier – entre des données en osmose télépathique avec la machine qui génère des séries d’influx nerveux dans sa cervelle.

Moi : assis de l’autre côté du panneau transparent en plexiglas – inactif, ou plutôt désactivé – attendant que l’homme en face ait fini sa tâche x et m’intègre dans son parcours cybernétique jusqu’à la caisse et une autre machine.

(Sur le parking : le petit baobab à l’écorce gris métallique, branches nues – comme une sculpture de baobab qu’on aurait installée là, au milieu de la zone industrielle.)

Carnets 263

Tchekhov, lettre à son frère Alexandre, 10 mai 1886 : « Selon moi, les descriptions de la nature doivent être très courtes et venir à propos. Les lieux communs dans le genre de : Le soleil couchant se baignait dans les flots d’une mer qui s’obscurcissait, baignée d’eau pourpre, etc… ou : Les hirondelles rasant l’eau pépiaient joyeusement, – ces lieux communs doivent être rejetés. Il faut, dans les descriptions de la nature, prendre des menues particularités et les grouper de façon que, les lisant, on voie le tableau en fermant les yeux. »