Carnets 388

Aube : lueur bleue clignotant en zigzag sur le flanc de la montagne. Odeur de plastique brûlé, pas un souffle de vent. Tapis de végétation rouge sombre entre les rochers.

Assise à côté de moi (je l’écoute sans la regarder), la femme se plaint qu’il fait toujours froid dans la salle où elle travaille – que le vent traverse les murs et souffle sur ses os.

Quand les nuages de chaleur qui se forment à l’intérieur de l’île recouvrent le sommet de la montagne au cours de l’après-midi : tu restes muet à la fenêtre – sans langage.

Carnets 387

Il est possible que l’observation d’une simple feuille d’arbre (forme, couleurs, texture) fasse plus pour l’éveil de l’esprit que nombre de livres de philosophie. Mais s’agit-il seulement d’observer ?

La Chinoise à propos du livre sur l’histoire de Madagascar qu’on vient de lui offrir : « Il est de 18… » ; c’est un livre relié » ; « il est un peu abîmé là et là » (elle indique du doigt certains points du livre que je suis en train de lire) – lambeaux de parole, mais une image se forme tout de même, aussi éphémère soit-elle.

Julien Gracq, entretien : « Edgar Poe, je l’ai connu à 12 ans, au lycée de Nantes ».


Photo : aquarium de Sydney, 13 janvier 2020.

Carnets 386

Feuilles de manguier ramassées à côté du boulevard : longilignes, vert pâle tirant au jaune, nervures jaunes à moitié effacées, petites taches noires disséminées sur les bords causées par l’humidité – elles sèchent sur la table – vision calme.

Quand tu dessines : tendance à l’abstraction – à partir de formes naturelles.

Tu as fini de dessiner la feuille quand tu as le sentiment que la feuille dessinée sur le papier te regarde.

Carnets 385

Maison abandonnée – portes et volets en bois clos – à côté des cafés de la rue piétonne (seul coin de la ville un peu animé après une certaine heure). Dans la cour du bâtiment voisin, arbre aux feuilles de palmier et fleurs roses. Sur le mur latéral de la maison-fantôme, saillie juste au-dessus de l’une des fenêtres aux volets clos, quelques chatons (noirs, gris, blancs) postés là – leurs mères sur le toit les surveillant. Femme d’une quarantaine d’années avec une boîte de pâtée dont elle extrait des morceaux à mains nues qu’elle lance avec beaucoup d’habileté aux chatons qui se jettent dessus. Tiges métalliques en forme de crochet dressées sur le bord du toit. Dans la rue, chat qui qui se faufile à travers une fente de la porte en bois. Maison abandonnée, maison-fantôme, maison habitée qui n’existe pas pour tous les passants et les gens assis aux terrasses des cafés.

Carnets 384

Le banyan dans le parc derrière la médiathèque. Personne ce dimanche matin – juste de temps en temps un homme seul, l’air perdu au milieu des arbres, cherchant son chemin. Un restaurant « La Case de l’oncle Tom » (!?) fermé – apparemment depuis longtemps. Deux jeunes passent et l’un d’eux s’arrête à un robinet pour s’asperger le visage. Le bruissement des feuillages et la beauté de leurs ombres sur le sol. Le banyan : toujours un monde mystérieux – d’anciennes lianes devenues troncs et racines – et leur mouvement, collées les unes aux autres, entrelacées – comme une danse figée.

Philippe Jaccottet : « Il semble qu’on recommence à voir, un arbre de nouveau semble la chose la plus incompréhensible. »

Carnets 383

La traduction comme une activité permettant de réveiller en soi certains mots de sa propre langue – en en précisant l’usage et le sens. Hier, le mot « souffreteux » dans Souvenirs du chemin de fer de Kalda : « Du bist oft krank » sagten sie mir « Du bist ein kränklicher Mann – « Tu es souvent malade » me disaient-ils « Tu es un homme souffreteux ».

Un matin, le chat blanc-beige à l’épaisse queue couché sur le toit ensoleillé du garage – un martin triste plonge plusieurs fois sur lui les ailes bien déployées en poussant des cris secs pour l’effrayer, jusqu’à ce que le chat décide de partir à pas lents (« pendant la saison de la reproduction, le martin triste est belliqueux »)

Toutes ces choses minuscules autour de soi qui peuvent composer, par le regard et l’écriture, un monde plus fabuleux et plus riche que toutes les constructions imaginaires.

Carnets 382

Le jour : ciel bleu-noir s’éclaircissant – odeur de végétation humide.

Livre que tu lis et relis : la vérité, c’est que tu ne veux surtout pas quitter le monde harmonieux que recèle ou révèle ce livre et aucun autre – alors tu t’installes à l’intérieur et tu commences une nouvelle vie.

Une femelle martin triste chantouille (tristement donc) sur le toit en béton.

Carnets 381

Les nuages noirs qui balayaient l’horizon vers l’est sont désormais ici – quelques gouttes de pluie sur le livre d’abord, puis l’averse ensoleillée – devant la montagne : brusque apparition d’un arc-en-ciel, si proche, « zum Greifen nah » sont les mots qui me viennent en allemand, comme dans un rêve : « Si proche que je pourrais le saisir » (le monde – texte à traduire).

Un curieux phénomène : celui des spectateurs de l’actualité (artistes, intellectuels, écrivains) se mettant en scène, depuis leurs écrans domestiques, comme des « hommes dans le monde » – participant aux événements les plus lointains, convaincus d’agir, par la magie de leur verbe, sur ces mêmes événements – ce qui est tout bonnement une forme de croyance.


Photo: Australie, banlieue de Sydney, 16 janvier 2020.

Carnets 380

Georges-Arthur Goldschmidt, La Traversée des fleuves : « Ma mère était totalement dépourvue de préjugés et n’était sensible qu’au charme des gens, à leur personnalité propre ; à l’aise avec tout le monde, elle fréquentait aussi bien les ministres que les ouvriers du quartier ou les bohémiens du coin. Un de mes souvenirs d’enfance, c’est l’intérieur d’une roulotte, peinte en vert, posée au bord d’une prairie. Sortir de ce petit espace cubique et se retrouver dans l’immensité de la plaine, c’était chaque fois une aventure. Entourée par le dehors de toutes parts, elle formait à l’intérieur d’elle-même une véritable petite pièce avec rideaux, table, chaises et lits. La table était recouverte d’une toile cirée, à damiers rouges et roses, usée là où se posaient les coudes. Ma mère y allait jouer au 66 avec son amie la bohémienne qui un jour était venue lui vendre des paniers. Elle m’emmenait avec elle, ce qui scandalisait mon père, enfermé dans les préjugés de caste de son temps. »

Carnets 379

Tu rouvres Hier en chemin de Peter Handke et tu tombes sur ces lignes : « Un rappel à l’ordre intérieur : le matin, cherche les oiseaux du regard ».

Deux camions blancs : montent sur la route en corniche – disparaissent dans la brume.

Regarder les choses autour de soi – les regarder ensuite en soi (par le langage).

As-tu déjà éprouvé le besoin de lire et relire un même livre ? Oui, à dix-sept ans, Fureur et mystère de René Char, et quelques années plus tard, les Fragments logologiques de Novalis.