Carnets 107

Le jeune homme : marche sur le parking derrière l’immeuble les mains sur les hanches et en dodelinant de tout le corps – accélère le pas comme s’il voulait faire de l’exercice – ralentit comme s’il voulait réfléchir.

Les raisins de mer : éparpillés sur le trottoir – craquent sous les pieds dans le silence de la rue déserte.

Violent orage hier vers minuit – à peine endormi, l’impression que la montagne à côté s’est elle-même mise à tonner.

« aus der äussersten Einsamkeit heraus », « über mich hinaussehen »: ces belles et fortes constructions allemandes pour exprimer le mouvement consistant à sortir de soi.

(Dans son silence minéral, elle tonne depuis toujours.)

Carnets 106

Le manguier : immense voisin – amputé de l’une de ses branches (brisée sous le poids de ses fruits ?) – son feuillage forme une sphère et je découvre qu’à l’intérieur de celle-ci il n’y a rien hormis l’armature des branches restantes.

Le cytise : encore deux-trois grappes de belles fleurs jaunes sur quelques branches.

Le flamboyant : ses nombreuses gousses ont séché et se sont recourbées – vertes presque jaunes – accrochées au feuillage comme des barrettes excentriques sur une chevelure féminine – donnent à l’arbre une autre présence – plus imaginaire que réelle.

Le boulevard : de moins en moins de circulation – encore quelques semaines et la végétation commencera à pousser sur l’asphalte.

L’homme : torse nu – fait tourner le moteur de sa petite voiture blanche sur le parking derrière l’immeuble – puis l’éteint – puis le rallume – ainsi de suite.

Carnets 105

La salangane : les ailes en faucille comme le martinet – fuse et virevolte à basse altitude avant le crépuscule – à la chasse aux insectes.

Le martin triste : c’est la saison des amours – passe ses journées à gueuler dressé sur un toit.

Le cassia du Siam : là-bas, à côté de l’hôpital, couvert de fleurs jaunes, je sais le nommer, mais est-ce que je l’ai vu ?

Les grillons : leur chant – si bas, si constant qu’on ne sait pas le distinguer d’un bruit de machine à même basse intensité (celui des climatiseurs dans les bureaux d’en face ?)

Carnets 104

« Ce qui caractérise la ville est son vide. La grande place par exemple est toujours vide. Les tramways qui s’y croisent sont toujours vides. Leur sonnerie est forte, claire, libérée de la nécessité de l’instant. Le grand bazar, qui commence sur la place et mène entre de nombreuses maisons jusqu’à une rue lointaine, le grand bazar est toujours vide. Il n’y a aucun client aux nombreuses petites tables des cafés qui se trouvent de chaque côté de l’entrée du bazar. Le haut portail de la vieille église au milieu de la place est grand ouvert, mais personne n’y entre ou n’en sort. Les marches de marbre qui mènent au portail renvoient avec une force proprement effrénée la lumière du soleil qui tombe sur elles. »

Franz Kafka

Carnets 103

Dans la salle d’attente, quelques femmes bavardent joyeusement – bas du visage découvert. Et moi à côté, avec mon masque et mes lunettes noires – absolument sinistre.

Je finis par aller patienter dans le jardin devant l’entrée.

Le médecin D. – visage rougi derrière son masque FFP2 – tousse un peu. D’habitude, quand je viens, je regarde longuement le plafond moisi de la vieille case en bois.

Le médecin D. : « Cette saloperie » (je ne me souviens plus du reste de la phrase, juste de ces deux mots)

(J’étais venu pour autre chose, j’aurais peut-être dû m’abstenir.)

Plus d’hostie sur la langue à l’église – mais, à l’entrée du supermarché, du désinfectant vaporisé sur les mains par un vigile – son large sourire et le mien (des yeux du moins) – pauvre communion en temps de pandémie.

(Ce matin – un voile blanc est passé devant la montagne – bruissement de la pluie fine – sirène d’ambulance sur le boulevard.)

Carnets 102

Goethe à Venise (6 octobre 1786) – découvrant le « fameux chant des gondoliers ». Les deux hommes – un à l’avant et un autre à l’arrière de la gondole – chantent le Tasse et l’Arioste, perpétuant une pratique ancestrale.

« Avec une voix perçante ( le peuple estime la force avant tout), assis sur le bord d’une île, d’un canal, dans une barque, il fait retentir sa chanson aussi loin qu’il peut. Elle s’étend sur le miroir tranquille. Un autre l’entend dans le lointain : il sait la mélodie, il comprend les paroles, et il répond par le vers suivant ; le premier réplique, et l’un est toujours l’écho de l’autre. Le chant se prolonge des nuits entières et les amuse sans les fatiguer. Plus donc ils sont éloignés l’un de l’autre, plus la musique peut produire un effet ravissant. »

Goethe, descendu sur la rive, va et vient entre les deux gondoliers qui se sont séparés sur le canal en continuant à chanter. « Ainsi me fut révélé le sens de cette mélodie. »

Un vieil homme lui parle de ces femmes du Lido dont les maris sont partis à la pêche – elles s’assoient sur le rivage et entonnent les chants jusqu’à ce qu’elles entendent les voix de leurs maris au loin, sur la mer.

« C’est le chant d’une personne solitaire, écartée, qui chante pour qu’une autre, animée des mêmes sentiments, l’entende et lui réponde. » (Voyage en Italie, traduction de Jacques Porchat).

Carnets 101

« L’homme aux bottes d’écuyer sous la pluie. » (Kafka – ou Handke)

Chaque soir, les chiens du quartier gueulent. Danger ou pas, menace ou pas – les chiens du quartier gueulent chaque soir. Un des chiens commence à gueuler, les autres suivent – chaque soir. C’est la nuit qui les effraie sans doute. Ou bien c’est leur façon à eux de communiquer. Ils gueulent un moment, puis tout à coup silence des chiens qui, comme les hommes, finissent toujours par se taire, engloutis par la nuit.

Le policier : « Qu’est-ce que vous pensez de Costello ? » – « Le commissaire : Je ne pense jamais. » (Le Samouraï, Jean-Pierre Melville)

Carnets 100

Le matin, je note :

« Le souvenir de mes différentes solitudes, toutes terribles. » (PH)

Et le soir :

« Les loups solitaires sont des aventuriers, des explorateurs qui repoussent les limites de leur monde. C’est vraiment passionnant de voir un animal théoriquement social être si autonome dans sa vie de solitaire. Ce n’est pas une mauvaise chose de se sentir bien tout seul. » (Takaya, le loup solitaire)

Carnets 99

Allume la télé si tu veux avoir un nid de frelons à la place de la cervelle.

Depuis hier : un homme et une femme viennent s’asseoir contre le mur du parking derrière l’immeuble, à côté de la porte close d’un garage – fument, bavardent, boivent un café – comme si, malgré les nouvelles règles, la vie continuait ?

Peux-tu continuer à regarder autour de toi de la même façon – les arbres, le ciel, la montagne, les rues ? Est-ce que le monde – le paysage devant toi – n’est pas en train de s’effondrer ?

L’hôpital au pied de la montagne en face – deux bâtiments côte à côte – un héliport sur le toit de celui de gauche – une armature métallique enserre les blocs de béton – forteresse où règne la peur nouvelle – la peur ancestrale.

(Sur le boulevard, les arbres trempés par les averses sentent bon.)

Carnets 98

Ce matin, les quelques feuilles du bois noir des bas toujours sur la table dehors – le vent nocturne ne les a pas emportées.

Depuis la cuisine : les cimes des arbres couvertes de petits points jaunes tout le long du boulevard sud – les fleurs des cassias du Siam qui se sont mises à proliférer. Je ne les avais jamais vues et surtout jamais reconnues avant. Ainsi, à partir du minuscule, on parvient peut-être à une vision plus large.

Lecture d’un texte extraordinaire dans Le Parti pris des choses de Francis Ponge : Le restaurant Lemeunier rue de la Chaussée d’Antin : « Les personnages dominants y sont sans cesse contredits d’abord le groupe des musiciens au noeud du huit, puis les caissières assises en surélévation derrière leurs banques, d’où leurs corsages clairs et obligatoirement gonflés tout entiers émergent, enfin de pitoyables caricatures de maîtres d’hôtel circulant avec une relative lenteur, mais obligés parfois à mettre la main à la pâte avec la même précipitation que les serveuses, non par l’impatience des dîneurs (peu habitués à l’exigence) mais par la fébrilité d’un zèle professionnel aiguillonné par le sentiment de l’incertitude des situations dans l’état actuel de l’offre et de la demande sur le marché du travail. »