Carnets 73

Journal de Kafka : traduction en cours d’un long récit dans le cinquième carnet. K rapporte les propos d’un homme qu’il a peut-être vraiment rencontré dans une rue de Prague – convaincu d’être victime d’un plagiat et qui sombre dans un délire paranoïaque.

Le chat C. : guettant un peu inquiet un animal derrière une étagère. Si cela avait été un geko, il aurait bondi et l’aurait pris dans sa gueule. Mais comme c’est un cafard, et qu’il peut aussi bien partir en courant que s’envoler, C. ne bouge pas et attend que l’autre se décide à faire l’oiseau ou l’insecte cavaleur.

L’homme qui, ce dimanche matin, me souhaite la bienvenue, comme si j’arrivais dans un pays lointain après un long voyage. (Barachois, 23/02)

Carnets 72

Enfermée dans son bunker en métal, elle écoute la radio (rue de la source, samedi matin).

Chaises en plastique rouges, jaunes et vertes. Une bouteille de bière vide sur une table blanche.

Une femme assise à une autre table tête un peu levée : regarde un mur en se tenant le menton.

Des hommes des femmes entrent et sortent.

La femme aux grandes lunettes carrées qui approche son visage du journal et note quelque chose.

Des hommes et des femmes se tiennent debout devant un panneau. Doigts pointés sur une feuille affichée et légers mouvements – échanges à voix basse – bruit de la machine à côté.

Chacun à leur tour ils s’assoient pour compléter leurs grilles en silence.

La machine verte où on entre les grilles – autel du parieur – là règne le plus grand silence.

En sortant, je lis sur l’écran de la machine : parier un acte majeur.

Carnets 71

Sans s’en rendre compte, il lisait le livre ouvert devant lui comme on regarde un tableau : formes, structures, couleurs – ses yeux parcourant toute la surface des pages.

A Vérone, Gœthe à propos d’un cyprès du jardin Giusti : « Un arbre dont les branches de bas en haut, les plus âgées comme les plus jeunes, sont tendues vers le ciel, un arbre qui vit trois cents ans mérite bien qu’on l’admire. » (Voyage en Italie)

Et soudain, l’astrophysicien parla de la planète Vénus avec un léger tremblement dans la voix.

Carnets 70

J’ignore pourquoi, je n’ai jamais oublié ces lignes d’un entretien avec Peter Handke où il évoque assez longuement Thomas Bernhard mort quelques années plus tôt : « Il est un si bon conducteur de voiture. J’étais dans sa Mercedes un jour, j’ai jamais vu quelqu’un qui a su conduire avec une telle souplesse, en même temps vite et souple, sans hésitation, c’était comme musical. Je ne sais pas comment dire ça. »

M. encore, avant de nous quitter : commence le troisième tome de son autobiographie (« Je ne pense pas la publier, ça n’intéressera personne »). Le livre s’ouvre sur son adolescence. « Je ne sais pas pourquoi j’ai laissé l’enfance. »

Le vieux cytise rue Sainte Anne : j’ai d’abord vu un arbre immense, puis j’ai distingué les deux troncs et les deux feuillages – les siens et ceux du flamboyant juste à côté (qui avait perdu toutes ses fleurs rouges, ne restaient que quelques jaunes sur le cytise).

(Peut-être à cause de la première phrase au présent ?)

Carnets 69

Les chats surveillent l’homme à la bonbonne de gaz sur le toit d’en face.

Le nuage absolument blanc émergeant derrière la montagne (en allant vers le quartier des Camélias, Saint Denis 15/02 – vue sur les Hauts).

Case inhabitée de l’autre côté de la rue. Le voisin terrassier a retiré la vieille palissade métallique et bâtit un nouveau mur. Minipelleteuse dans le jardin, bétonnière dans la cour derrière – amas de planches brisées et de gravas – blocs de béton creux empilés. La case est construite en dur, une pièce en bois et tôle a été ajoutée à l’arrière, elle est dans un triste état.

M. pas vu depuis longtemps – à la terrasse du RG dimanche en fin d’après-midi. Ne parle que de l’actualité sociale – c’est excitant pour lui : il sait que nous ne sommes pas d’accord. Moi : tu as vu le nid de moineaux au-dessus, là, entre le mur et l’auvent ?

(Souvenir d’un homme de Saint André, type malbar, qui passait ses journées appuyé sur la palissade – il m’avait raconté qu’il veillait sur la vieille dame qui habitait là, devenue démente – je ne l’avais jamais vue – puis la vieille dame a quitté sa case – et l’homme avec (?) elle – laissant la case déserte, le jardin bientôt envahi par la végétation – et dans la cour donc, plus que des matériaux : tôle, béton, bois, pierre.)

Carnets 68

Il pleut à nouveau ce matin – ciel bouché sur le rivage – et c’est comme si le jour ne s’était pas levé, comme si tu continuais dans ta nuit.

Il est là depuis une semaine, posé sur une feuille de papier elle-même posée sur les livres de la bibliothèque : le papillon de nuit trouvé mort sur le sol de la chambre – bout des ailes sombre, une rayure noire, l’intérieur des ailes doré et argenté, deux antennes souples au-dessus des yeux noirs tout ronds, un peu cachés par du duvet blanc. Perfection de ce minuscule corps mort – il reste là sur les livres – somptueux.

Non, tu ne prendras pas de photos pour te passer du langage.

Le petit trône en pierre en bas de l’amphithéâtre en ruines de Priene en Turquie : au bout des accoudoirs, des mains étaient sculptées, qui ressemblaient aux pattes griffues d’un fauve.

Des paquets longilignes avaient été livrés pour R., on les avait déposés dans le hall de l’immeuble et je les emportais avec moi dans l’ascenseur. Tout le bâtiment était en verre et il y avait des bureaux à chaque étage. Plus haut, l’ascenseur s’ouvrait mais à quelques mètres de la porte, j’étais face à un mur de verre et je pouvais voir des personnes se déplacer de l’autre côté dont une tournée vers moi qui ne comprenait pas non plus ce qui se passait. Je finissais par accéder aux bureaux, en prenant les escaliers sans doute, mais voyais qu’un tigre circulait dans le bâtiment et venait vers moi – puis il passait sans me voir avant de continuer tranquillement son chemin au milieu des employés qui ne paraissaient pas effrayés.

Carnets 67

Pluie, nuages bleu foncé presque noirs venant de l’océan – toutes les variétés de bleu et de vert dans les vagues et dans le ciel – cela n’a duré qu’une heure, puis le paysage est redevenu gris-bleu, d’une couleur uniforme et invariable.

Entre moi et les mots que je cherche s’interpose la foule des bavards.

Aujourd’hui le haut du visage de mon g.p. est apparu dans le rétroviseur. Il me regardait, je le regardais. La vision n’a duré que quelques instants.

Le mot « Nichtstuer » quand je vois cet homme (« ne fait rien » = fainéant). Et l’autre jour, voulant pousser quelque chose qui m’empêchait de passer : « wegschieben ». Deux mots que je n’emploie pas ici, que je n’ai à vrai dire jamais employés, même quand je vivais en Allemagne – mots juste appris ou entendus un jour – et qui surgissent comme des petits démons.

(Quand j’écrivais Aux îles Kerguelen, il était constamment là, à mes côtés, personnage du livre.)

Carnets 66

« Les grands nuages gris traversés par une lueur bleue » (Journal de Kafka)

Sans prendre aucun congé, se mettre soi-même en vacance (dans les interstices).

gris – vert – bleu – blanc (la pierre, l’herbe, l’océan, le ciel).

Tant d’écrivains certains de lutter contre la (ou une) réalité en la dénonçant dans leurs livres quand ils ne font qu’accompagner le désastre en cours.

Carnets 64

Homme 67 ans (il me dit) – crâne chauve oblongue, à un endroit visage inexpressif modelé dans une pâte blanche, deux trous pour la lumière, la bouche expulse : mort de la mère, mort du motard sur le boulevard, j’ai arrêté la moto.

Hier elle ramassait les feuilles et déchets avec un balai et une pelle sur la terrasse du café, aujourd’hui elle ramasse les feuilles et déchets avec un balai et une pelle sur la terrasse du café.

Ils sont mariés, ont un enfant et se parlent comme s’ils n’étaient que de bons amis.

Saluer la femme que personne ne salue – la femme qui nettoie les toilettes au sous-sol.