Carnets 428

Caliban dans La Tempête : « Sois sans crainte : cette île est pleine de rumeurs, / De bruits, d’airs mélodieux qui charment sans nuire. / Tantôt ce sont mille instruments qui vibrent, / Qui bourdonnent à mes oreilles. Tantôt des voix, / Alors même que je m’éveille d’un long somme, / M’endorment à nouveau pour me montrer en songe / Dans les nuées qui s’entrebâillent, des trésors / Prêts à m’échoir, tant et si bien qu’à mon réveil / Je supplie de rêver encore. » (traduction de Pierre Leyris)

24 h sur 24 : la musique drone des congélateurs du supermarché (en plus de la sensation de fraîcheur qu’ils procurent, 35 degrés dehors).

Au milieu de la nuit : réveillé par le rêve de la pluie.

Carnets 427

Graminée qui a poussé dans une fente entre deux bordures en béton – si fine tige au bout de laquelle se dressent quelques minuscules feuilles d’un vert clair lumineux – presqu’invisibles.

Grandes flèches blanches tracées sur le bitume de la ville – à force de les voir, tu as le sentiment qu’elles te traversent le crâne et cherchent à t’imposer une seule direction possible – toujours tout droit, toujours plus loin – alors que tu ne veux que rôder dans ce quartier aux rues enchevêtrées et silencieuses, et ne plus jamais en sortir.

Philippe Jaccottet: « Rebaptisé chaque matin par le jour ».

Carnets 426

Les enfants qui parlent du croton et du frangipanier comme s’ils avaient toujours connu ces arbustes (et c’est certainement le cas) tandis que toi, tu les as découverts en venant vivre ici. Leur étonnement quand tu leur dis que tu n’as jamais mangé de coeur de boeuf (un fruit tropical) – leur incrédulité quand ils découvrent que le même nom sert à désigner une espèce de tomate que Lucien Suel cultive dans son jardin (voir son Journal d’un jardinier).

Des perceptions fugitives, des odeurs éphémères qui te font accéder, l’espace d’une seconde, au pays de l’enfance (le Morvan).

La Tempête : « Viens, je veux t’enchaîner les deux pieds au cou : c’est l’eau de mer / Qui sera ton breuvage ; tu te nourriras / De moules de ruisseau, de racines flétries / Et des cupules dont le gland fait son berceau. » (fresh-brook mussels, withered roots, and husks / Wherein the acorn cradled)

Carnets 425

J’ouvre la fenêtre, il fait encore nuit. Pleine, blanche, lumineuse, la lune comme posée sur la montagne descend en quelques instants derrière elle (fixer des yeux la lueur blanche qui s’éteint tout doucement au-dessus de la crête).

Vert sur vert : feuillages des arbres avalés par la montagne, on ne distingue vraiment que quelques troncs longilignes et pâles qui semblent résister à l’engloutissement.

Colonie d’oiseaux minuscules qui s’échappent de la terrasse voisine quand j’apparais et reviennent dès que je disparais.

Carnets 424

Le cauchemar : accélérateur d’images – l’information en continu : cauchemar éveillé.

Il ne se lave pas les mains après avoir écrasé un moustique. Il se les désinfecte après avoir frôlé le corps d’un inconnu.

Buissons, frondaisons agités par le vent – tout à coup on les voit !

Je suis vraiment réveillé si et seulement si j’ai la certitude d’avoir échappé ne serait-ce qu’un instant au cauchemar général.

Carnets 423

Silhouettes qui passent rapidement sur le parking, venant toujours du même point de l’autre côté du portail électrique – d’un coin d’ombre le long du mur. Quand elles marchent à moitié cachées par les voitures et les feuillages des petits palmiers, on reconnaît à peine un visage. Pressées semble-t-il de rejoindre le coin d’ombre de l’autre côté du portail, ou de revenir au point qu’elles ont quitté auparavant. Âmes errantes en plein soleil dans un tout petit espace circonscrit qu’elles ne font que traverser furtivement sans jamais regarder autour d’elles, comme si elles avaient peur d’être reconnues. Quand on passe le portail, elles restent la tête tournée vers le mur, silencieuses, plongées dans un rêve d’anonymat

Carnets 422

Novalis : « La poésie élève chaque individu à la totalité à travers une opération de connexion qui lui est propre – et si la philosophie, par sa jurisprudence, prépare le monde à l’influence des idées, alors la poésie est pour ainsi dire la clé de la philosophie, son but et son sens. Car la poésie fonde la belle société – la famille universelle – la belle ordonnance de l’univers. Pendant que la philosophie augmente les forces de l’individu à travers le Système et l’État, en lui communiquant les forces de l’humanité et de l’univers, et en transformant ainsi la totalité en organe de l’individu, et l’individu en organe de la totalité, la poésie réalise la même opération au niveau de la vie. L’individu vit dans la totalité et la totalité dans l’individu. La poésie engendre la sympathie supérieure et la coactivité, la communion intime du fini et de l’infini. »

Carnets 421

Enfants lisant en plein air, à l’ombre des filaos, le Journal d’un jardinier de Lucien Suel : « C’est quoi une taupinière ? Et un lombric ? La sittelle torchepot, c’est un oiseau ? » – L’expérience de la poésie commençant par des questions précises sur la réalité.

Couleur orangée du tronc du filaos sous l’écorce défaite – rappelle l’eucalyptus.

La mouche aux yeux rouges immobile sur la page du carnet que fait trembler le vent.

Dehors pour lire – et tout devient signe.

Carnets 420

Novalis : « Quand la philosophie ne fait que tout ordonner, que tout poser, le poète défait tous les liens. Ses mots ne sont pas des signes généraux- ce sont des sons, des paroles magiques, qui font bouger autour d’eux de beaux groupes. Comme les vêtements des saints conservent encore des forces miraculeuses, certains mots sont sanctifiés par quelque merveilleux souvenir et devenus à eux seuls un poème. Pour le poète le langage n’est jamais trop pauvre, mais toujours trop général. Il a souvent besoin de mots qui ne cessent de revenir, de mots dépréciés par l’usage courant. Son monde est simple, comme son instrument – mais tout aussi inépuisable en mélodies. »

Carnets 419

Idéal de l’Etat : le règne des chiffres (« taux d’incidence », nombre de victimes du virus toutes les 24 heures, R0, etc.) – l’individu considéré comme une unité mathématique.

L’oeil matinal sur le mur-écran n’apparaît plus. Nouvelle configuration de la lumière (retour à celle d’il y a exactement un an, quand j’ai commencé à me lever à l’aube).

Quand le soleil brille, l’éclat jaune presque aveuglant du feuillage vert foncé des manguiers.

Enfants assis par terre jouant aux cartes – prenant le temps.