Carnets 168

« Apparut un énorme cafard de l’espèce Gregor Samsa, brillant, nombreuses pattes, courbé, court palabre avec lui. » (PH, Hier en chemin)

Certaines lectures sont des tempêtes : le lendemain matin, la lumière est plus vive et l’air plus pur. (Fini hier soir Une voix dans la nuit de Yasushi Inoue.)

Chaque oiseau partage le même territoire avec d’autres oiseaux, avec d’autres espèces d’oiseaux – leurs chants comme l’expression (la volonté ?) d’un partage sonore de ce territoire (ce que disent, je crois, les ornithologues)?

Tübingen : elle bondissait comme un fauve hors du bus et insultait les passants. Saint Denis de la Réunion : elle se tient les bras croisés à l’arrêt de bus, et, silencieuse, le regard sévère, maudit son espèce.

(Le martin triste, lorsqu’il pousse son cri tout en haut d’un bâtiment, semble peu désireux de partager son territoire.)

Carnets 167

Des touches de jaune sur le flanc de la montagne : arbres en fleurs en hiver.

Le mur latéral d’une habitation de l’autre côté du parking : sans portes ni fenêtres, surface plane comme un écran de cinéma où passe chaque matin le film de la lumière du soleil – avec comme seule action l’ombre du bâtiment administratif en face descendant, descendant.

La séance ne dure qu’une demi-heure, jusqu’au moment où la lumière éclaire tout l’écran.

Je cesse d’écrire et dessine une scène du film avec à côté la maison du vent, brique après brique – présence aux figures géométriques évoluant avec le jeu de l’ombre et de la lumière – absence à tout le reste, à tout ce qui est autour et à ma propre vie.

Parfois, la lumière s’éteint, le mur redevient entièrement gris – passage de nuages.

Carnets 166

Yasushi Inoue, Une voix dans la nuit : « dans le ciel encore clair apparut l’ombre blanche des soirs de printemps » – « la pénombre blanchâtre des soirs de printemps commençait à flotter dans la plaine » – « la lumière blanchâtre des soirs de printemps semblait flotter légèrement autour de lui ».

Sur l’écran, l’écriture est plus fluide, plus facile que dans le carnet : cela vient du fait qu’étant connecté à l’agitation générale, on développe et entretient une relation de nature hypnotique avec « l’actualité » et le « réel » que celle-ci met en scène. D’où le nombre grandissant de livres qui, conçus et écrits sur l’écran, n’ont plus pour sujet que le monde créé par et pour l’écran.

L’homme à la machette : tout en bavardant avec quelqu’un, découpe une amande de noix de coco et la hache en tout petits morceaux – à force de l’observer, je ne vois plus que le petit tas de miettes végétales blanches devant lui – je n’arrive plus à détacher le regard de cette blancheur et oublie l’homme, sa machette et la foule tout autour.

Carnets 165

Au coin d’une rue ou sur un parking – plusieurs fois dans la même journée : éclat jaune vif dans les yeux quand tu tournes la tête vers elles – fleurs du cassia du Siam, toujours elles (Saint Gilles, 29/05/20).

La plupart des mots qui circulent te rendent absent au monde. Cherche les mots qui te rendent présent – te redonnent la vue, et l’ouïe, et l’odorat, et l’émotion.

(Dans les contes de Novalis, les fleurs parlent et indiquent le chemin.)

Carnets 164

Luis Sepúlveda, Le Vieux qui lisait des romans d’amour : « Pluies et soleil, les saisons se succédaient. Avec leur passage, il apprit les rites et les secrets de ce peuple. Il participait à l’hommage rendu quotidiennement aux têtes réduites des ennemis morts en guerriers valeureux, et entonnait avec ses hôtes les anents, chants de remerciements pour le courage ainsi transmis, et prière pour une paix durable.

Il partagea le festin fastueux offert par les anciens qui avaient décidé que l’heure était venue de « partir » et, une fois ceux-ci endormis sous l’effet de la chicha et de la natema dans la félicité des visions hallucinatoires qui leur ouvraient les portes d’une existence future déjà déterminée, il aida à les porter dans une cabane éloignée et à enduire leur corps de miel de palme très doux.

Le lendemain, tout en chantant les anents destinés à les accompagner dans leur nouvelle vie de poissons, de papillons ou d’animaux sages, il ramassa avec les autres les ossements blanchis, parfaitement nettoyés, restes désormais inutiles des anciens transportés dans l’autre vie par les mandibules implacables des fourmis. »

Carnets 163

Traduire : travailler chaque mot de l’intérieur – hier, dans Le Verdict, « herausschneiden » – composé du verbe « schneiden » (couper) et de la particule « heraus » (action de (faire) sortir) – soit retirer en découpant, extraire – par exemple un abcès – et dans le texte de Kafka: « aus mir einen Menschen herausschneiden », soit « extraire un homme hors de moi » – et laisser l’étrangeté de l’expression telle qu’elle est, ne pas chercher à embellir, à « franciser » – ce serait affaiblir le texte.

Des pépiements d’oiseaux invisibles ce matin, si faibles, si discrets, qu’ils seraient presque recouverts par le bruit de la circulation sur le boulevard pas loin, ou même par les chants des autres oiseaux. Murmure matinal comme de minuscules points qu’on marquerait sur la page au lieu de lettres et de mots.

Des feuilles de bananiers jaunies et sèches : pendent immobiles au milieu des vertes qui, elles, n’ont pas perdu leur élasticité et se mettent à bouger dans tous les sens au moindre souffle de vent (et retour aux danseuses et danseurs de Pina Bausch).

Carnets 162

L’ombre de la palme sur le mur : ses contours si nets qu’on les croirait tracés à l’encre noire.

Le vieil homme sur le parking : avant de monter dans sa voiture, jette un coup d’oeil sur le bâtiment en béton derrière lui, comme s’il voulait vérifier que tout est bien à sa place.

« Il se réveilla avec cette pensée. » (?)

Les salanganes qui passent très près ce matin : leur ventre marron clair et blanc – tout le reste du corps : noir. Et l’autre jour à un croisement : une dizaine coupant l’air en diagonale, à un rythme toujours plus rapide – belle chorégraphie spontanée.

Carnets 161

La femme en tunique hier au cabinet du docteur D. : portait un masque, mais sur le menton, la secrétaire une petite femme ronde et souriante l’a priée de le mettre sur la bouche et le nez et de se nettoyer les mains avec du gel hydroalcoolique dans un flacon fixé au mur, « appuyez juste une fois », puis elle s’est assise, tunique marron à motifs blancs, châle jaune sur les épaules et la tête, patience de cette femme d’une quarantaine (cinquantaine ?) d’années qui est restée dans la même posture assise sur un banc à côté de l’entrée, les mains posées sur la tunique entre ses genoux, derrière elle il faisait encore clair, quelques minutes encore, je reconnaissais le bananier et le croton (buisson aux épaisses feuilles vertes et jaunes) dans l’allée, la falaise déjà sombre de l’autre côté du « Bas de la Rivière », la lumière déclinait tout doucement, il a commencé à pleuvoir, un homme est entré, il ne portait pas de masque, la secrétaire lui a dit de se nettoyer les mains et que sans masque il devait rester dehors, l’homme est quand même allé s’asseoir sur une chaise, une femme (la femme de l’homme ?) est entrée avec un masque en tissu qu’elle portait elle aussi sur le menton, elle s’est plainte qu’elle avait trop chaud avec, la secrétaire a quitté la salle d’attente et est revenue très vite avec deux masques blancs qu’elle a donnés à l’homme et la femme assis côte à côte au fond de la salle pas très grande, avant eux à la place de l’homme il y avait eu un jeune homme assis jambes allongées son portable à la main une lampe allumée ronde et orange juste au-dessus de lui, la secrétaire qui devait partir nous a donné l’ordre de passage, il y avait deux personnes avant moi, un homme et une femme masqués du même âge (la soixantaine peut-être plus), plus tard j’ai compris qu’ils étaient mariés, l’homme est entré puis sa femme quand il est sorti, « 3 minutes » a-t-elle dit à son mari et finalement elle est restée une demi-heure dans le cabinet du médecin, en sortant elle s’est fait engueuler par son mari, « il ne trouvait pas mon dossier » a gémi la femme, pendant la longue demi-heure la femme au masque en tissu était allée bavarder avec la femme en tunique qu’elle connaissait sans doute, les deux ont répété plusieurs fois « 3 minutes » en soupirant, puis ça a été mon tour, au bout du long couloir le docteur D. m’attendait portant un masque FFP2, « le masque c’était amusant au début, maintenant y en a un peu marre » a-t-il dit pendant qu’il écrivait l’ordonnance à son bureau, photos de sa femme à différents endroits de la pièce dont une en robe de mariée, photos des enfants, plafond moisi de la case en bois, le bruit de la pluie contre la vitre, cartons remplis de dossiers de patients empilés les uns sur les autres sur une table, « je suis fatigué » a encore dit le docteur D., dehors il faisait nuit, « attention à la marche », la secrétaire en partant avait fermé la porte de l’allée principale, le portail du parking à côté était encore ouvert, des chiens ont gueulé dans un jardin un peu plus loin dans la rue, je ne voyais que des feuillages obscurs, des bus tous feux allumés étaient garés devant la mairie, il n’y avait plus que ma voiture dans la rue où je l’avais garée, rue désormais obscure, quelqu’un était assis dans un renfoncement du bâtiment, à l’abri de la pluie, c’était une femme qui portait un bonnet, je l’ai reconnue, elle vivait depuis des années dans le quartier circulant dans les rues les bras croisés ou assise à une station de bus l’air renfrogné, c’était là sur ces cartons dans la nuit pluvieuse qu’elle allait dormir.

Carnets 160

Toujours étonné de voir des auteurs de fiction partir de « matériaux » qui leur sont complètement extérieurs et étrangers – le plus important, pour eux, étant de produire des histoires à la chaîne pour « l’industrie du livre ».

Chez Sepúlveda, la fiction est basée sur une expérience de plusieurs années de la forêt amazonienne. Chaque mot qu’il emploie dans son récit Le Vieux qui lisait des romans d’amour est nourri par ses connaissances des plantes et des animaux acquises aux côtés des indiens avec lesquels il a vécu. Cela vaut aussi pour les aspects les moins réalistes et les plus fantastiques de l’histoire qu’il raconte.

Chez Kafka, même phénomène où le réel conduit à l’imaginaire : une de ses soeurs remarque que l’appartement de Georg dans Le Verdict ressemble étrangement à celui de leur famille (et elle ne dit rien de la figure du père…).

Il existe quelques « génies narratifs » – et tous les autres qui bousillent la fiction et en font une espèce de soupe impersonnelle.

Carnets 159

Grappes de fleurs roses sur une plante grimpante accrochée à un arbre : au milieu des pétales, des étamines au bout desquelles apparaissent de petites fleurs blanches (« poupées gigognes »).

Feuilles de bananiers : dressées les unes face aux autres, se balançant rapidement d’avant en arrière sous l’effet du vent – comme dans la pièce Kontakthof de Pina Bausch où une rangée de danseurs s’avance vers une rangée de danseuses – tous agitant frénétiquement leurs bras et leur tête.

Les mots qui manquent, le silence te les offre.