Il y a des écrivains trop admirables

« Oui, Stifter est incroyable. C’est un des grands de la narration allemande de tous les siècles. Mais prenez, par exemple, Ernst Jünger : il a écrit de belles choses, il y a des paragraphes magnifiques dans ses Chasses subtiles où il dit les papillons, les choses de la nature, le cosmos de l’homme, mais il a vraiment cette maladie de se sentir obligé de conclure chaque paragraphe où il écrit ses phrases comme un vol de colibri, par un « Maintenant on peut voir avec cette chose-là que la nature », etc. Il joue.

Goethe ne l’a jamais fait ou quand il a fait des conclusions, c’est toujours vers la lumière, alors que chez Jünger, tout est fermé. Jünger, c’est comme un système fermé. Toutes ses observations, qui sont parfois admirables, sont trop admirables. Moi, je n’aime pas admirer. J’aime bien être touché, sentir l’osmose avec celui qui écrit. Certes, lui aussi est en osmose avec le monde qu’il décrit, mais d’une manière trop admirable pour me toucher. Il y a des écrivains trop admirables comme chez vous, en France, Pierre Michon. Il écrit tellement bien qu’il écrit comme un cardinal. Il se met dans la vie des autres, et dit : « Maintenant je vois la vie. » On est embêté par cela. C’est contre mon instinct d’écrivain. Il y a tellement d’attitudes d’écrivains et aussi tant de structures du récit qui se touchent. »

Entretien avec Peter Handke

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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