Carnets 8

Oui, cela avait commencé dans l’enfance quand, âgé d’à peine deux ans, tu avais ouvert le tiroir de l’établi de ton grand-père et en avais extrait tous les misérables objets qu’il contenait pour les étaler sur le sol de la grange et les examiner les uns après les autres. Des années plus tard, tu te souvenais encore de chacun de ces objets couverts d’une fine couche de sciure dont des morceaux étaient collés sur tes doigts – cela faisait aussi partie du butin et de la petite liste que tu apprenais par coeur en vidant chaque tiroir. Une liste de minuscules objets insignifiants plus une autre liste de minuscules objets insignifiants, quoi de mieux pour exercer sa mémoire ? Parmi eux, de vieux clous, tordus pour la plupart, des vis rouillées, un bout de tissu taché de cambouis, un manche de marteau, la moitié d’une carte postale avec des numéros notés dessus au crayon à papier et presque effacés, des piles de différentes tailles depuis longtemps inutilisables, et encore d’autres choses qui ne servaient plus à rien et qu’on avait jetées dans le tiroir en croyant peut-être qu’on pourrait les utiliser un jour. Chaque maison de la petite ville avait ainsi un ou plusieurs meubles où leurs propriétaires conservaient de tels objets dans un de ces compartiments mobiles au sein duquel ils vieillissaient, perdaient toute valeur pratique, disparaissaient pour toujours. Tu avait appris à les dénicher partout où tu allais, et quel jeu c’était de tous les étaler sur le sol et d’en faire soigneusement l’inventaire. Ensuite, tous les objets étaient remis à leur place dans le tiroir, bouts de scotch jaunis aux quatre coins de la photo elle aussi jaunie, carnet d’adresse à la couverture en simili cuir qui ne servait plus depuis longtemps, clé dont on ne savait plus à quelle serrure elle était destinée, morceau de bougie fendue par le milieu dont on pouvait voir la mèche noire encore à moitié prisonnière de la cire blanche, et toutes ces choses enfermées là qui te fascinaient parce que le tiroir semblait les abriter depuis des siècles pendant lesquels le meuble – bureau, buffet ou commode – n’avait jamais été vidé, passant de maison en maison, de famille en famille avec dans un coin secret de sa structure un monde minuscule de déchets qui n’avait d’importance que pour toi.

Mais te voilà maintenant assis sur le trottoir où on te gronde, toi l’explorateur de tiroirs. Tu as une nouvelle fois essayé d’ouvrir celui du grand buffet qui trône à l’entrée de la mairie et les employés t’ont chassé en hurlant. « Mais je ne prends rien ! » leur réponds-tu en sanglotant. Tu erres pendant toute la journée dans les champs autour de la ville, essayant d’oublier les maisons de ta famille vendues il y a longtemps et avec elles les meubles aux précieux tiroirs. Le soir, tu passes devant les fenêtres éclairées des salons et tu rêves d’y entrer par effraction afin d’y retrouver le monde caché de jadis. Dans la rue obscure, tu sors un carnet de ta poche où tu as consigné patiemment toutes les anciennes listes et tu psalmodies à voix basse chacun des objets insignifiants finalement engloutis par le temps.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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