Carnets 124

« Quand Françoise fait tourner la voiture sous le grand arbre, je vois tout à coup la photo que je devais faire : au bout du terre-plein il n’y a plus que Ponge appuyé sur sa canne, la silhouette un peu engoncée dans le veston épais de tweed et dans le pantalon trop large. Il fait un grand signe du bras, ses gros verres de lunettes renvoient un vif éclat de lumière vers nous et je sens derrière nous déjà cette image si émouvante, cadrée plus large dans la vitre arrière alors que nous montons le chemin de terre vers le tournant en épingle à cheveux. Je vois l’image comme si elle était faite, désormais à l’état de contact pour toujours, mais n’existant pas, et pourtant elle est sans doute plus réelle que les photos que je n’aurai qu’à notre retour à Paris. Je pense alors, mais je ne le dis pas, que c’est la littérature que je vois, faite mais n’existant nulle part, pas vraiment un instant, pas vraiment un lieu, sans matière qu’on puisse toucher. »

Denis Roche, Temps profond

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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