Carnets 198

Hier : en route vers l’est, la quatre-voies jusqu’à Saint Benoît, l’océan à gauche, les champs de canne à droite, plus haut les montagnes perdues dans les nuages, après Sainte Anne beaucoup moins de circulation, on roule sur une petite route longeant la côte et traversant un village après l’autre, faute de trottoir les gens marchent sur le bord de la route, de vieilles boutiques à la façade délabrée, ici et là une case effondrée envahie par la végétation, de petites habitations modestes, derrière des basse-cours avec coqs, poules, canards, de chaque côté de la route des plants de canne, longues herbes vertes et jaunes, la route serpente au milieu du vert rutilant des plantes et des arbres, plusieurs papayes pendent en l’air dans un jardin, à gauche des chemins qui conduisent à des habitations en contrebas et aux falaises, Sainte Rose, une rue à la chaussée défoncée (apparemment en travaux) mène au port, des cases colorées devant lesquelles parlent quelques femmes déjà âgées, une pancarte devant l’entrée d’une maison « Vente d’orchidées », la fille de l’air comme une chevelure de vieille femme recouvrant la clôture d’un terrain à l’abandon, dans le virage un bâtiment EDF, quelques voitures garées sur l’esplanade surplombant le port dans une crique artificielle à l’abri de l’océan et du vent, de petits bateaux de pêche amarrés, la mer grise lumineuse, les vagues en se formant dessinent des traits noirs fugitifs à la surface des eaux (leurs ombres), on croit voir la nageoire d’une baleine (c’est la saison), trois canons rouillés dirigés vers l’océan (vestiges d’une bataille entre les Français et les Anglais en 1809), deux grands palmiers nouvelles colonnes de temple grec, un rideau de pluie ligne noire sur l’horizon, l’averse vient vers nous, sur la terrasse du snack des moineaux guettent la moindre miette qui tombe des sandwichs, ils sont posés sur le mur juste en face de la table, écartent leurs plumes pour se réchauffer un peu sur le béton ensoleillé, leurs minuscules yeux gris scintillent à certains instants, la terrasse est déserte, quelques personnes passent commande à la caisse et repartent, derrière le snack deux hommes âgés bavardent sous un arbre, plus loin un groupe de pêcheurs sur un petit promontoire rocheux tendent leurs cannes, au-dessus du port la falaise est recouverte d’un épais manteau de végétation, quelques gouttes de pluie arrivent sur la terrasse mais si fines qu’on les sent à peine sur le dos des mains et les avant-bras, l’horizon s’est assombri – plus loin après Piton Sainte Rose, après Notre-Dame-des-Laves (une église au milieu d’une ancienne coulée de lave), la route qui descend parmi les arbres, presque personne sur les parkings en ce jour d’hiver austral, les palmiers et cocotiers au tronc ocre orange (sans doute un champignon), un restaurant à la façade et au toit blancs : « Port du masque obligatoire », « CB en panne », quelques barques de pêcheur (l’une d’elles remplie à ras bord d’eau de pluie) posées devant une pente en béton conduisant à la mer, un homme en tenue de plongée parle avec quelqu’un devant une voiture rouge, un vieux badamier aux branches puissantes, quelques bancs, un petit pont au-dessus d’une rivière qui va se jeter dans les vagues quelques mètres plus loin, des plantes aquatiques à gauche et à droite du chemin de bois, des sons brefs et vifs comme des claquements de langue : des crapauds cachés dans l’eau sous les plantes, un banyan : plus que le tronc composé de multiples lianes agglomérées, branches plus haut sectionnées, de larges feuilles vertes flottent autour du tronc l’habillant comme une robe, le bruit léger des cascades sur la falaise boisée en face, dans mon souvenir j’ai confondu l’Anse des cascades avec Grande Anse tout au sud, pas de plage ici, une côte faite de roches volcaniques, des vacoas alignés en surplomb protégeant du vent et des embruns, quelques tentes au milieu de la palmeraie, le gris du ciel et de la mer toujours lumineux, un ancien pont effondré une rivière à sec, un énorme bloc de terre rouge retourné au milieu de la forêt plus loin, sur le sol des déchets végétaux de toute sorte (des feuilles, des fruits ovales et durs de badamiers, leur chair rouge et violacée, des bouts de palmes), des rochers noirs partout visibles, un escalier en pierre monte dans la forêt, un accès à la côte de roche noire contre laquelle les vagues viennent frapper en produisant des jets d’écume, quelques promeneurs venus en famille mais aucun touriste, plus tard les tables en plastique rouge du snack en face des barques de pêcheur et du vieux badamier, l’homme en tenue de plongée est toujours là, en train de raconter ses aventures à de nouvelles personnes, une vieille femme passe et va s’asseoir à une table plus loin, un homme (son fils ?) lui amène un café dans un gobelet en plastique et y verse le contenu d’un sachet de sucre en lui souriant, des tisserins (oiseaux jaunes et noirs) courent entre les tables, au-dessus sous le toit leurs nids fabriqués avec de longues herbes jaune clair.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

2 commentaires sur « Carnets 198 »

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