Carnets 202

Un entretien de 1984 avec Philippe Soupault, réalisé par Bertrand Tavernier. On voit les deux hommes dans l’appartement parisien du poète et à différents endroits symboliques de l’histoire du surréalisme – notamment devant l’hôtel des grands hommes en face du Panthéon, hôtel où vivait André Breton à la fin de la première guerre mondiale – et dans le passage Jouffroy où Soupault évoque les rencontres des surréalistes dans un bar portugais qu’il y avait alors, Tavernier et lui sont en train de parler au milieu du passage, devant des étals couverts de livres d’un bouquiniste, quand je vois derrière eux une silhouette que je reconnais aussitôt : jeune homme à la tignasse frisée noire visage un peu rond regard tourné vers les deux hommes qui parlent devant la caméra expression du visage concentrée tenant un livre dans la main gauche – D, oui, c’est lui, sans aucun doute possible, un ancien camarade au lycée de Cergy passionné de littérature dont j’ai été très proche en 83-85, années de première et de terminale, deux années où avec D et E – lui au lycée de Cergy jusqu’à la première seulement, puis parti préparer le bac dans un établissement parisien – nous n’avons cessé d’échanger à propos de nos lectures et passé nos samedis ensemble à Paris, visitant toujours les mêmes librairies de Saint Michel et ensuite passant chez les bouquinistes sur les quais de Seine – le film étant sorti en 84, a-t-il été tourné l’année d’avant, exactement la période où nous étions une fois par semaine à Paris ? – mais que faisait D passage Jouffroy ? ensemble, nous n’avons jamais été dans ce quartier des grands boulevards – ou bien était-il venu seul ? – c’est le plus probable. En tout cas – je repasse plusieurs fois la séquence – la ressemblance physique est troublante, et même si la qualité de l’image n’est pas excellente, il y a ce regard figé et intense de D tourné vers Soupault et Tavernier, entendant visiblement et même écoutant ce que raconte le vieux poète qu’il n’a sans doute pas reconnu mais attentif parce qu’il parle du surréalisme à une époque où lui-même (et moi aussi) découvrait plusieurs de ses auteurs et notamment – je m’en souviens René Crevel (et bien sûr Rimbaud, Lautréamont, Breton, Char), cette posture de tout le corps qui le caractérisait quand quelque chose ou quelqu’un, n’importe où, dans la rue, dans un café, dans un musée, l’intéressait, le fascinait, plus un geste, plus un mot, juste le regard et l’écoute, presque quelque chose d’enfantin, curiosité pure, fascination extrême (et pour tout comme ça: fille, musique, littérature) – difficile et même impossible pour moi de ne pas croire qu’il s’agit de lui, qu’à cause de la mauvaise qualité de l’image ce puisse être un autre, lui, à plus trente ans de distance errant encore dans ce passage jadis fréquenté par les surréalistes, revisité sous ses yeux et les miens par l’un de ses plus illustres représentants, passage également fréquenté, longtemps avant les surréalistes, par Lautréamont qui habitait à quelques pas de là, à côté du « bouillon Chartier » comme le rappelle Soupault. Passage Jouffroy, passage des fantômes.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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