Carnets 209

Le génie narratif de Kafka, perceptible dès le premier chapitre de son premier roman, Amérique ou Le Disparu : Karl a fait la rencontre d’un chauffeur à bord du navire qui l’a emmené jusqu’à New York, et tout en écoutant son histoire, il se souvient des nuits passées dans le dortoir à surveiller la malle que convoite un Slovaque – second récit bref et autonome (comme tant de fragments narratifs de quelques lignes notés dans ses cahiers) à l’intérieur du récit principal :

« Ce Slovaque ne faisait que guetter le moment où Karl, enfin vaincu par la fatigue, piquerait du nez un instant afin de pouvoir tirer la malle jusqu’à lui à l’aide d’une longue perche avec laquelle il passait son temps à jouer ou s’exercer pendant la journée. Le jour, ce Slovaque avait l’air assez innocent, mais, la nuit à peine tombée, il se soulevait de temps en temps de sa couche et regardait tristement vers la malle. Karl pouvait le voir très clairement, car il y avait toujours çà et là quelqu’un qui, mû par la fébrilité de l’émigrant, allumait une petite lampe, bien que cela fût interdit par le règlement du navire, et qui essayait de déchiffrer les prospectus incompréhensibles des agences d’émigration. Quand il y avait une de ces lumières à proximité, alors Karl pouvait s’assoupir un peu, mais quand elle était éloignée ou qu’il faisait noir, alors il lui fallait garder les yeux ouverts. »

Karl Rossmann s’engageant à corps perdu, dès son arrivée dans un pays étranger, dans la défense de ce chauffeur, un homme dont il ne sait rien, me semble être un héros très moderne. Bref, un parfait abruti.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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