Carnets 296

Saint Martin du Larzac, vendredi 20 juin 1992 : « Partie de la journée à Montredon. Chez José, ancien militant contre le camp militaire (originaire de Bordeaux, a squatté la ferme achetée par l’armée en 76). Fait du lait de brebis et du fromage (de la tomme, refuse la production massive de petits fromages, trop contraignante, obligeant le producteur à monter à Paris pour vendre le fromage frais, etc.). Dure matinée. 113 brebis + 25 agnelles + 2 béliers à attraper et faire tomber pour les donner sur le cul au tondeur – un prénommé Michel d’un petit village en aval de Millau (dont j’ai oublié le nom), drôle de type longiligne d’origine russe : son père de Saint Pétersbourg a émigré dans les années 20 avec toute sa famille – certains sont restés en Allemagne (le frère de son père), d’autres sont partis pour l’Amérique ou le Venezuela, – son père lui est venu s’installer en France, sur le Larzac. Curieuse histoire de guerre : son oncle je crois a dû raser un village en Ukraine (dont il était originaire) parce qu’il était soldat de la Wehrmacht – et expliquer aux habitants de plier bagage… Michel arrivait à tenir le bout de gras courbé sur les bêtes qu’il tondait, et ce pendant 4 ou 5 heures (nous sommes restés dans la bergerie de 9 à 14 h). Brebis assez, quelquefois très lourdes (entre 60 et 80 kilos), et au début j’appris de Christian venu faire l’attrapeur avec moi qu’il fallait les prendre en haut de la cuisse et quasiment les porter sur le genou – ce que Christian, habitué et plus fort que moi, faisait sans trop de fatigue (leur faisant une vraie prise de judo) tandis que moi, au bout de 20, je ne pouvais plus faire. Au bout de soixante brebis, j’étais exténué (et je n’avais dû en attraper que trente !) et dus manger quelques bouts de chocolat pour reprendre des forces. Surtout, j’appris la méthode de Michel qui consiste à les tirer par la patte et à les faire tomber tout de suite sur le dos en prenant les deux pattes droite – beaucoup moins fatiguant – et je terminai le dernier lot de brebis à peu près frais. Au milieu de la tonte nous avons pu discuter quelques temps de bouquins, au sujet de la Russie : Michel connaissait Dostoïevski, et parlant des nihilistes – véritables pères des communistes du début du siècle – nous avons trouvé une référence commune : Les Possédés ou Les Démons, ce qui je crois surprit et fit le bonheur du larzacien slave. Puis Michel cita un livre qu’il venait de finir – et qu’ô coïncidence j’ai commencé à lire – Ermites dans la Taïga. Bref, ce fut une drôle d’expérience d’avoir les mains et les bras pleins de merde et le nez d’ammoniaque et de pouvoir discuter de la Russie et de quelques russes (« de vrais dingues, mais des vrais fous dangereux » selon Michel, « à la fois nihilistes, communistes et slavophiles ») – je retrouvais donc la piste ouverte cette année par grand-père Cadot. Tout cela était digne des passages les plus grotesques et les plus joyeux de Hrabal ! Après la tonte nous avons mangé chez José (Michel à propos de l’eau venant après l’effort : « elle fait plaisir » avec toute la passion d’un baiser).


Remarques : notes prises dans un cahier (une trentaine de pages arrachées que j’avais mises dans une chemise que je viens de retrouver avec divers documents de cette période) ; José : José Bové (avant le démontage du Mac Do de Millau) ; Cadot : Michel Cadot, mon directeur de mémoire de maîtrise dont j’avais suivi le séminaire de littérature générale et comparée à l’université de la Sorbonne nouvelle à Paris pendant l’année 91-92) ; Hrabal : je venais de lire Une trop bruyante solitude.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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