Carnets 317

Cun du Larzac, jeudi 19 mars 1992 : « Troisième journée passée sur le plateau du Larzac. Je suis arrivé lundi midi à la gare de Montpellier, puis j’ai pris le bus pour Millau. Après Lodève, la route monte tout à coup vers le plateau, laissant derrière elle la plaine du Languedoc – où se dressent çà et là quelques blocs de roche – avec ses vignobles et ses arbres fleurissant rose, et sur la gauche une vallée sombre ce jour-là. On s’élève avec derrière soi tout le paysage éclairé. On ne sait pas trop où on va passer là-haut. Habitué aux montagnes, je m’attendais à un col et à une redescente. Mais voilà le merveilleux : arrivé au sommet, la route continue à s’élever tout doucement jusqu’au haut plateau. Désert. Nudité. Hélas une grande route coupant en deux cet espace minéral, bientôt une autoroute. Construction absurde, puisque la nationale suffisait. Même chose pour un viaduc de 3 kilomètres passant au-dessus de Millau, viaduc dont on sera fier car ce sera « le plus grand d’Europe » ! Le bus a parcouru assez vite ce désert jusqu’au « Haut de côte » où je suis descendu avec un autre, dont je sus bientôt qu’il s’agissait de Jacques-Paul avec qui j’avais correspondu et dont je ne connaissais pas le visage (je lui ai parlé sur le bord de la route et me suis rendu compte assez vite qu’il était sourd et essayait de lire sur mes lèvres). Sylvain, un autre objecteur, et Catherine, une Allemande, plus Thierry (un « gars de la route ») sont venus nous chercher avec un camping-car au pot d’échappement pratiquement en miettes et pétaradant à chaque accélération. Tout de suite après nous sommes allés chercher du roquefort dans une ferme à côté, une demi-tomme de plusieurs kilos.

Même si « Larzac » veut dire « désolé, brûlé », ce paysage n’a rien de lunaire, et il ne peut le paraître qu’à celui qui passe vite (comme moi le premier jour dans le bus). Il y a ici une vie extraordinaire. Minérale, végétale, et aussi humaine et animale. Mais il faut observer, vivre dans le silence et la lumière du jour. Par exemple, les chenilles sont apparues un beau matin. Leurs chrysalides étaient toutes accrochées à des branches de pins sylvestres, on les a retrouvées par colonies entières sur le sol, avançant les unes derrière les autres, paraissant attachées les uns aux autres, formant une longue chaîne que j’ai d’abord prise pour un mince serpent vert et orangé. Je n’avais jamais vu ça. Comment s’étaient-elles retrouvées ? Par endroits elles se regroupent et s’enroulent, formant un tas grouillant et poilu. On ne les a jamais écrasées, quoique certains dans le groupe en avaient bien envie. Sur la route on en a vu d’ailleurs qui avaient été écrasées par des voitures.

Pareillement, la végétation est beaucoup plus importante qu’on pourrait le croire en ne faisant que traverser le plateau. Mélange d’arbres méditerranéens rappelant le maquis corse et d’autres arbres plus septentrionaux. Entre la basse montagne et le bord de mer. »

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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