Carnets 361

Quelques notes prises pendant ou après la lecture:

Les Singes rouges de Philippe Annocque est « un livre de souvenirs » ou, plus exactement, c’est « aussi un livre de souvenirs » (page 31). Les souvenirs sont fragmentaires, le livre est donc composé de fragments qui s’ajustent plus ou moins bien les uns aux autres, mais de façon mobile, selon une combinatoire qui est celle de l’écriture, c’est-à-dire de l’acte d’écrire (lequel peut parfois consister à retirer, effacer, ou le plus souvent à conserver ou reprendre des strates d’écriture antérieures).

Le portrait de la mère du narrateur née en Guyane puis allant s’installer à l’âge de sept ans en Martinique d’où ses parents sont originaires, ce portrait se fait sous nos yeux de lecteur à travers une série de fragments de mémoire où les paroles des ancêtres (père, oncles, tantes, etc.) participent du récit tout en l’ouvrant continuellement aux béances de la mémoire, à la part d’oubli que dévoile chaque souvenir. Peut-on dire que le sujet du livre n’est pas la mère de l’auteur, mais l’acte de se remémorer lui-même ?

Les Singes rouges est le récit d’une mémoire toujours active, jamais figée, c’est un livre en train de s’écrire, un livre dont on voit l’écriture (celle de la mémoire) se développer par combinaison, ajout ou retrait de fragment (« Faut-il garder ceci ? Quel sens cela a-t-il ? » – page 32), un livre dans lequel l’auteur se demande s’il doit garder ou pas tel ou tel souvenir, laisser des fragments d’une version antérieure du livre et le fait savoir au lecteur (« C’est encore un passage de la précédente version. Il le laisse pour dire qu’il ne le laisse pas »).

Les Singes rouges : ce pourrait être le titre d’un conte ou d’un récit fantastique. Et pour l’enfant qui écoutait sa mère raconter ses souvenirs (parole maternelle qui est au coeur du récit), les singes rouges devaient être comme les personnages d’un conte : « Sur l’autre rive du fleuve on entendait les singes rouges » – phrase répétée plusieurs fois au début du récit, comme la première phrase d’un conte dont on essaye de se remémorer la suite. « Les singes rouges, à ce qu’il sait, sont restés des cris, des chants, dans la mémoire. ».

La mère raconte, mais par bribes, elle ne se souvient pas de tout même si elle se souvient de beaucoup de choses, et le fils note et assemble ces bribes de mémoire maternelle. « Il ne connaît pas le nom du fleuve ». Le fleuve est en Guyane, loin dans la mémoire maternelle. Les singes rouges sont à la fois éloignés dans l’espace et dans le temps – ils sont devenus des images lointaines, inaccessibles. Ils sont passés, par le récit de la mère, dans la mémoire du fils – ou plutôt dans son imaginaire. A chaque point du récit les singes rouges sont ces images de la mémoire qui deviennent figures imaginaires – littérature.

Le récit de la mémoire maternelle est entrecoupé par un autre récit, d’abord un seul paragraphe en guise d’incipit, puis il est complété par d’autres phrases jusqu’à la fin. On a appelé le fils en pleine nuit pour lui dire que sa mère était tombée. Le fils se rend « en plein milieu de la forêt », « en fait juste à l’orée ». Comme dans un conte où un enfant se perd dans la forêt et doit faire face aux dangers. Moment de bascule où le fils s’inquiète pour la santé de la mère et ressent peut-être l’urgence de passer à l’écriture à partir du récit fragmentaire de la mère.

Caractère bancal du récit. Je n’utilise pas ici cet adjectif de façon dépréciative. Le fils écoute la mère et prend des notes en étant lui-même plein de sa propre mémoire (ou de ses fragments de mémoire) et de son propre imaginaire quant à l’origine familiale (il est allé lui aussi en Martinique, il connaît certains membres de la famille, il écoute aussi sa mère en parler depuis son enfance). Ce qui était au départ récit presque légendaire sur les origines (les singes rouges) devient parole à deux (mère et fils), agencement fragmentaire toujours hésitant. On est au milieu de la forêt, ou plutôt on croit y être, mais en vérité on n’est qu’à son orée. On n’arrive jamais au milieu de la forêt. Il n’y a pas de mémoire complète et donc la parole hésite, l’écriture ne suit pas un ordre chronologique, mêle les figures éloignées, et c’est ce qui fait le rythme un peu bancal du récit entre le légendaire du début (avec le désir peut-être de retourner au fleuve évoqué par la mère et de voir les singes rouges) et le récit fragmentaire et forcément incomplet de la mère (puis du fils). Il faudrait voir aussi comment chaque thème abordé (le racisme, la mort, l’inquiétude familiale) participe de ce rythme forcément bancal du récit et l’ouvre constamment à une parole interrogative et parcellaire plus qu’affirmative et englobante – la mémoire n’étant au fond « que » questionnement.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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