Carnets 401

Je dessine une carte du quartier, mais sans les rues, sans les boulevards, sans les axes routiers et toutes les constructions humaines.

Je dessine une carte des arbres du quartier.

Une carte où on trouve le frangipanier et ses fleurs blanches et jaunes sur le sol (les mêmes qu’en Australie, quelques-unes ramassées chaque jour par MJ).

Une carte des manguiers, présents à différentes intersections, mais sur la carte les intersections ont disparu. Les manguiers sont les gardiens des lieux ancestraux et personne ne les voit, à part ceux qui viennent cueillir leurs fruits à l’aide de longues perches.

Au centre de la carte : le banyan, arbre spirituel – église végétale où chacun peut venir se cacher par temps de chasse à l’homme ou de règne de la bêtise. Bien visibles au coeur du banyan : les quelques traces de présence humaine (casquette, bouts de tissu, flacons de rhum vides) ou d’un hommage rendu à l’esprit de l’arbre.

Sur la carte encore : le cytise indien, autre présence spirituelle, illuminant les parages de ses grappes de fleurs jaune vif – comme des offrandes.

La rangée de cassias du Siam, autres fleurs jaunes plus discrètes au milieu des feuilles ver foncé, mais dessinant des lignes de lumière traversées par le vent.

Le badamier en face de l’école, vu pour la première fois en mars dernier, ses feuilles élastiques et rondes, certaines vert tendre, d’autres rouges – printemps et automne mêlés.

Sur cette carte, les seules lignes qui relient les arbres entre eux sont végétales : racines ou lianes. Un immense réseau de racines souterraines ou aériennes se déploient du nord au sud, de l’est à l’ouest.

Chaque arbre est représenté par un symbole et nommé. Muni de la carte, l’homme possède de nouveaux repères et peut circuler dans un monde où les arbres ont perdu toute fonction décorative et sont redevenus des présences essentielles, aux vertus nombreuses et encore largement inconnues. Malgré le bruit de la circulation autour de lui, il se sent habiter un pays plus vaste que la carte lui permet de reconnaître : le pays du silence.


Texte paru dans La Main de sable, revue manuscrite, numéro 1.

Publié par Laurent Margantin

Auteur, traducteur

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