Carnets 63

La limace à tête de chat de Lucien Suel avec les enfants : réveille l’esprit (le leur, le mien).

Attendu toute la semaine une tempête qui n’est pas venue.

Ouverture de la chasse aux tangues sur l’île. Des milliers d’animaux pourront être « prélevés » pendant quelques semaines. Un mot qu’on employait jusqu’alors pour les requins après une attaque de surfeur. Les futurs chasseurs font la queue à l’ONF pour acheter des « lots », soit des zones où ils auront le droit de chasser. Je n’ai jamais vu un tangue vivant – n’en ai jamais mangé non plus – l’animal vit dans les montagnes à l’intérieur de l’île. Souvenirs de mon grand-père quand commençait la saison de la chasse dans le Morvan – l’excitation que cela suscitait chez lui, liée à l’enfance et à une tradition ancestrale là où il était né et avait grandi, dans le Nivernais.

(Si je me concentre sur ce que je vois autour de moi et sur ce qui se passe ici, alors reviennent naturellement des images du passé.)

Carnets 62

« La vue des escaliers m’émeut tellement aujourd’hui. Tôt déjà et plusieurs fois depuis je me suis réjoui que soit visible de ma fenêtre la coupe triangulaire dans la rampe en pierre de cet escalier qui, à droite du pont Cech, descend vers le quai. Très en pente, comme s’il ne donnait qu’une rapide indication. Et maintenant je vois une échelle de l’autre côté du fleuve sur la berge qui mène à l’eau. Elle a toujours été là-bas, mais elle n’est à découvert qu’en automne et en hiver, une fois enlevée l’école de natation qui se trouve devant normalement, et elle est là, couchée dans l’herbe sombre sous les arbres bruns prise dans le jeu des perspectives. » (Journal de Kafka, traduction de Laurent Margantin)

Carnets 61

George Steiner est mort.

Les branches de l’arbre sur le parking ont poussé à l’horizontale – longues et lourdes, elles voguent sur le vent.

Le cytise rue de la source a perdu toutes ses fleurs jaunes. Il est redevenu invisible – comme un arbre sans floraison.

Handke : « Traduire : rencontrer l’autre au plus profond ».

(Été 2003 – la montée à pied sur la butte de Thil – la petite route d’abord, puis dans un virage le chemin à gauche – forte chaleur – personne d’autre que moi pour profiter de la fraîcheur de la collégiale – je me suis assis sur une terrasse au milieu des ruines du château – tout autour les champs de l’Auxois – lecture d’Après Babel – un air d’opéra est monté des pierres – et la lecture cette après-midi-là a duré aussi longtemps que la musique.)

Carnets 60

Minuscule, grise sur la dalle sombre : la plume de tourterelle zébrée, si fine et si légère entre les doigts, une ligne blanche sur son bord.

Une journée qui se serait résumée aux flux de mots mécaniques tout autour de moi et en moi si les puissantes averses n’avaient pas joué du tambour sur nos crânes pour les vider de toute parole.

(Invisible au milieu de tant de choses trop visibles.)

(La tourterelle zébrée : originaire d’Australie.)

Carnets 59

« En écrivant, reste toujours dans l’image. Si tu t’en laisses écarter par les mots, il est naturel qu’ils se défassent dans ta bouche comme des champignons flétris (à moins que tu ne sois un moderne fabricant de textes, roublard, pédant, qui tend des pièges aux mots, fait des montages, rafistole, opère des permutations et tripote un second « Ulysse » ou un second « Homme sans qualités » encore plus monstrueux); aussitôt que tu vois le danger (il est là à chaque phrase), retourne à l’image, au-dedans de l’image, et écris dans l’image; « Sortons de la langue ! » C’est ainsi seulement que la littérature peut recommencer.

Peter Handke, Histoire du crayon, traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.

Carnets 58

La statue de Roland Garros, « héros de la première guerre mondiale », face à la mer et au ciel : « Initiateur du combat aérien en 1915, inventeur du tir à travers l’hélice ».

Deux moineaux sautillent ensemble sur les dalles gris foncé.

« fernsehen » : en allemand, regarder la télé, c’est-à-dire littéralement « voir au loin ». Le « voir au loin » s’est transformé en vision fantasmagorique dénuée de tout sens (ou bien était-ce cela dès le début ?).

Dans le couloir, devant l’entrée de la salle de cinéma qu’on est en train de nettoyer, les futurs spectateurs. Devant moi, un homme adossé au mur fait tomber un morceau de pop-corn de son seau en carton. S’en suit une conversation amusée sur le pop-corn entre l’homme et un couple à côté de moi, et comme je ne comprends pas tout, je n’entends que leurs ricanements qui sautent à l’intérieur de leur gorge et s’en échappent avant de courir en zigzag sur le tapis – myriade de rongeurs poussant de petits cris aigus. (Australie, 10/01/19 )

Carnets 57

Belles feuilles (forme, couleur, nervures) couchées l’une sur l’autre que je n’ai pas osé ramasser – il y avait du monde autour. Je ramasse seulement des feuilles et d’autres « choses » quand je suis seul ? L’enfant : lui ramasse dans toutes les situations – parfois s’arrête en pleine course au milieu de la foule pour saisir quelque chose par terre.

Toute la journée, les nuages ont recouvert les montagnes et ton front.

Dans une allée du centre commercial, une femme : se met subitement à courir avec la même fougue et le même élan de tout le corps qu’une danseuse dans une pièce de Pina Bausch. (métamorphose)

Carnets 56

Tu peux écrire n’importe où

Tu ne peux pas écrire n’importe où.

Mis les fleurs fanées du cytise à sécher dans mon carnet – je sens leurs formes et celle de la tige en écrivant ces mots – tristesse.

La difficulté, ce n’est pas de trouver du temps pour écrire – on finit toujours par en trouver – mais de découvrir le lieu et l’espace nécessaires.

« Chaque maison devrait avoir une chambre pour réfugiés (pour un réfugié et pour les réfugiés). » (Handke)

(Des gens qui écriraient malgré tout au mauvais endroit ?)

Carnets 54

Dimanche encore – l’alerte orange a été levée, et pourtant le Jardin de l’État ne rouvre pas. Je longe la grille et aperçois un gardien qui circule tout seul dans une allée.

Je retrouve ces vers de Hölderlin :

Süss ists, zu irren/ In heiliger Wildnis.

Il est doux d’errer / En sainte sauvageté.

Un manguier, sans doute âgé – tronc nu et noir, les branches n’ont des feuilles qu’à leurs extrémités, et pas de fruits.

Recueille quelques mots – quelques graines.