Carnets 217

L’énorme rocher en granit à côté du sentier – repère au milieu de la forêt – les bouquets de jonquilles qu’ils posaient dessus ou tenaient dans les mains – la photo de famille devant ce qu’ils considéraient comme un monument.

Les cannes en bois de noisetier que les enfants façonnaient – découpant des anneaux de l’écorce pour l’embellir – cannes avec lesquelles ils partaient marcher à travers champs et forêts – était-ce juste pour sentir le sol boueux ou rocailleux à travers elles ? Surtout : pour briser les ronces qui recouvraient les sentiers et se frayer un passage – pour soulever un fil barbelé et permettre à l’autre de glisser sous une clôture. (Morvan, années 70)

(Certains mots qu’on écrit comme on fait des entailles sur un bout de bois à l’aide d’un canif.)

Carnets 216

La dernière lettre du grand-père de Tchekhov, surprenante d’éloquence – adressée à son fils Pavel, elle est écrite par un homme pourtant peu instruit, serf affranchi :

« Dans vos prières, n’oubliez pas le misérable Egor; consolez-moi avec vos lettres tant que je suis encore de ce monde, et quand je serai dans l’autre, si avec l’aide de Dieu j’aurai échappé aux profondeurs de l’enfer, je vous écrirai de là-bas pour vous décrire la vie de ceux qui ont péché et les réjouissances de ceux qui vivent en compagnie des anges. »

Avant-hier soir : grondement d’hélicoptères déposant des malades au CHU à côté de la montagne, et à nouveau le lendemain matin. Les deux épidémies continuent de se développer – plus de cas de dengue que de covid.

Carnets 214

Ceux qui cherchent des idées : j’ai toujours peur qu’ils finissent par en trouver.

Hommes ayant l’air misérable : avec un masque sur le visage, l’air plus misérable encore (celui-ci vient de monter dans sa BMW).

Les visions minuscules et extraordinaires à l’intérieur d’Amérique de K : « La deuxième fenêtre était inoccupée et offrait la meilleure vue. Mais à proximité de la troisième deux hommes étaient debout, se parlant à mi-voix. L’un était appuyé à côté de la fenêtre, portait également un uniforme de marine et jouait avec la poignée de son épée. Celui avec lequel il parlait était tourné vers la fenêtre et, quand il bougeait, il découvrait par moments une partie des décorations sur la poitrine du premier. »

PH au Japon (une trentaine de pages dans Hier en chemin) : le zazen (« méditation assise ») et le Dasein (« être là ») – travaux pratiques.

Carnets 213

Six heures du matin : ciel bleu-noir, lugubre bâtiment en béton où deux bureaux déserts sont allumés.

Humains encore dans leurs trous – avec leurs peurs, avec leurs angoisses, avec leurs souvenirs, avec leurs désirs, avec leurs idées dont ils ne sortiront pas, même en se risquant dehors quand le jour viendra.

Premières voitures sur le boulevard, conduites par des êtres sans visage.

La nuit continue.

Carnets 212

Les vacoas : arbres dressés sur leurs racines – gros fruits ronds et verts composés de drupes fibreuses agglomérées qui durcissent et deviennent marrons, se détachent les unes des autres – elles sont là, éparpillées sur le sol, à moitié enfouies déjà mais craquant encore sous les pieds. Les feuilles coriaces et longilignes : forment un abri naturel protégeant du vent et de l’océan.

le fracas des vagues sur la plage de galets au-delà de la rangée d’arbres. Dans le parc autour : des bosquets où se mêlent bambous et vacoas. Plus loin : l’eau calme du bassin au bord duquel sont allongés quelques riverains.

Des maisons et résidences flambant neuf à côté de vieilles cases créoles en bois pourrissant sur place – des ateliers où s’affairent quelques hommes – le grondement de la mer – des maisons si proches du rivage qu’on se demande comment on peut s’y sentir à l’abri les jours de tempête : l’ancien chemin du littoral est aujourd’hui la route principale qui traverse le village. (Sainte Anne, Bassin bleu – 16/07/2020)

Carnets 211

Sept heures du matin – seul moment de la journée où le CHU reçoit la lumière du soleil plein est – pensée pour celles et ceux qui, dans leur chambre, s’éveillent à ce nouveau jour, dans l’attente de la guérison, ou simplement d’un état un peu meilleur. Ombre immense d’un palmier – toujours le même – sur l’immeuble d’en face. Cris d’un martin triste. Léger vent froid. La montagne désormais entièrement éclairée – différents verts, du plus clair au plus sombre, sur son versant – quelques traits jaunes çà et là – des morceaux de roche qui affleurent – quelques voitures sur la route en corniche. Pépiements d’oiseaux invisibles. Sur la crête de la montagne : arbres aux feuillages hérissés, ciel d’un bleu un peu pâle. Cette heure matinale : tout l’or du monde.

Carnets 210

Eglise de Sainte Anne : les nombreuses décorations sur la façade et les petites tours latérales surmontées d’un cône la font ressembler à un temple hindou. Rien d’étonnant quand on sait comment l’église fut construite, dans une région où beaucoup d’engagés indiens travaillèrent dans les champs de canne :

« L’église telle que nous la connaissons est l’oeuvre du père Dodemberger. Avec l’aide des jeunes filles du village et des enfants du catéchisme, il réalise l’étrange décoration à la fois extérieure et intérieure de l’église. Toutes les fleurs ont été faites à la main, en ciment. Le Père expliquait, les enfants exécutaient. Le travail s’accomplissait selon l’inspiration du moment : fleurs, fruits, guirlandes, grappes de vigne, tiges de blé, pommes pour les fonds baptismaux. » (Catherine Lavaux, La Réunion du battant des lames au sommet des montagnes)

(Chacune de ces décorations comme les symboles au bout des mille bras du Bouddha : arc, flèche, fleur, cloche…)

Carnets 209

Le génie narratif de Kafka, perceptible dès le premier chapitre de son premier roman, Amérique ou Le Disparu : Karl a fait la rencontre d’un chauffeur à bord du navire qui l’a emmené jusqu’à New York, et tout en écoutant son histoire, il se souvient des nuits passées dans le dortoir à surveiller la malle que convoite un Slovaque – second récit bref et autonome (comme tant de fragments narratifs de quelques lignes notés dans ses cahiers) à l’intérieur du récit principal :

« Ce Slovaque ne faisait que guetter le moment où Karl, enfin vaincu par la fatigue, piquerait du nez un instant afin de pouvoir tirer la malle jusqu’à lui à l’aide d’une longue perche avec laquelle il passait son temps à jouer ou s’exercer pendant la journée. Le jour, ce Slovaque avait l’air assez innocent, mais, la nuit à peine tombée, il se soulevait de temps en temps de sa couche et regardait tristement vers la malle. Karl pouvait le voir très clairement, car il y avait toujours çà et là quelqu’un qui, mû par la fébrilité de l’émigrant, allumait une petite lampe, bien que cela fût interdit par le règlement du navire, et qui essayait de déchiffrer les prospectus incompréhensibles des agences d’émigration. Quand il y avait une de ces lumières à proximité, alors Karl pouvait s’assoupir un peu, mais quand elle était éloignée ou qu’il faisait noir, alors il lui fallait garder les yeux ouverts. »

Karl Rossmann s’engageant à corps perdu, dès son arrivée dans un pays étranger, dans la défense de ce chauffeur, un homme dont il ne sait rien, me semble être un héros très moderne. Bref, un parfait abruti.

Carnets 208

Le soleil caché par les nuages – les palmiers continuent à diffuser leur propre lumière.

Francis Ponge, Proêmes : « La « beauté » de la nature est dans son imagination, cette façon de pouvoir sortir l’homme de lui-même, du manège étroit, etc. »

Un homme dans un jardin : élague un arbre – on entend juste les coups sourds de la machette et le léger bruissement des feuilles quand la branche tombe.

Hier, ce qui est une évidence m’a semblé extraordinaire – j’ai noté : « Les chants des oiseaux tous les matins ». Il n’y a pas un jour où les oiseaux ne chantent pas – vraiment ? même les jours de tempête ? Et je me suis demandé si les oiseaux n’avaient pas eux aussi la « rage de l’expression ».

Ce matin, trois bulbuls orphée (première fois) venus se poser sur les petits palmiers de la terrasse d’à côté. L’autre jour, l’un d’entre eux chantait en plein après-midi (première fois aussi) et son chant était tout à fait différent de celui du matin, il était plus discret, plus doux. Le chant matinal serait plus intense après les heures de silence nocturne ?

(L’écriture tous les matins, etc.)