Carnets 95

« Il est tout à fait concevable que la splendeur de la vie se tienne prête autour de chacun et toujours dans toute sa profusion, mais couverte, en profondeur, invisible, très éloignée. Elle est pourtant là, ni hostile, ni revêche, ni sourde. Qu’on l’invoque par le mot juste, par le nom juste, alors elle vient. C’est l’essence de la magie, qui ne crée pas, mais invoque. »

Journal de Kafka, 18 octobre 1921

Carnets 94

« Perdre tous les horizons : la mélancolie est une espèce de mort, le moi n’est plus qu’un point ; et ce point n’est plus que douleur. » (PH)

MJ : joue avec certains mots en accentuant leur première syllabe. Le jeu avec la langue : originel, inaugural.

« En lisant le Voyage en Italie, je découvre la gaieté de Gœthe – je ne sais pas si une telle gaieté – nourrie par les paysages, la poésie, les arts, mais aussi les sciences – serait possible aujourd’hui. En tout cas Handke s’efforce de dépasser la mélancolie (Schwermut en allemand) en se tournant vers Gœthe (et les poètes en général : Char, Ponge – qu’il traduit). » (mail à L, 13/03)

Le dehors limité à la terrasse de l’appartement – regarde la montagne !

Carnets 93

Retrouve le baobab : enfermé dans une cour au milieu de bâtiments administratifs, à l’abri des vents qui soufflent de l’autre côté des murs. Sur le bord de mer, tous les arbres sont penchés, d’où l’impression que lui, moins grand que ses semblables en Afrique mais bien droit et majestueux, trône. (Barachois, Saint Denis, 16/03)

« Je ne cesse de revenir au triangle Kafka – Goethe – Handke. Handke fortement marqué par Kafka, comme tu as dû le voir dans Le Poids du monde), mais désirant « dépasser Kafka » (comme il l’écrit lui-même) pour aller vers Gœthe. Et Kafka était lui-même fasciné par Gœthe, il y revient sans cesse et va même à Weimar avec Brod. » (mail à L, 13/03)

(Mais quelle curieuse idée de planter ce roi africain dans une cour fermée dont il est le prisonnier.)

Carnets 92

Le Chinois désoeuvré assis sur sa chaise, tête rejetée vers l’arrière, se gratte longuement le menton. S’habille toujours d’une même couleur ou de deux couleurs assorties – aujourd’hui : chaussures grises, pantalon noir, tee-shirt gris.

Le verbe schwirren : voler dans un bruissement d’ailes (oiseaux), en bourdonnant (insectes), siffler (à travers l’air) – revient souvent chez PH. Ce matin, je lis: « Einzelne duftende Nadeln schwirren herab durch die Luft, anblinkend in der Sonne, dann im Schatten. » (« Quelques aiguilles odorantes tombent et sifflent en volant à travers l’air, scintillant dans le soleil, puis dans l’ombre »)

Au bord de mer de Saint Gilles, esplanade des Roches noires : branches facilement accessibles – à un mètre du sol – du veloutier blanc – MJ grimpe dessus et se cache à l’ombre des feuilles vert tendre un peu argentées.

(Une phrase pour une observation où se conjuguent l’ouïe, la vue, l’odorat.)

(Et toi, quel est le premier arbre sur lequel tu es monté pour te cacher ?)

Carnets 91

Un homme aux yeux clos étendu par terre devant une boutique – assis sur un banc à côté de lui, avec lui, un autre homme le regarde.

« À la femme de Herder 1788. Il a dit entre autres choses que 14 jours avant son départ de Rome il avait pleuré tous les jours comme un enfant » – Kafka prend des notes sur Gœthe, et en traduisant le cinquième carnet du Journal je retrouve le Voyage en Italie.

A la terrasse du RG, un homme en complet gris allume un gros cigare – posant pour un photographe posté à une dizaine de mètres de là. (« le grand théâtre du monde »)

Le minuscule insecte – une fourmi ailée – qui a failli finir écrasée à l’intérieur du livre de 600 pages. (allégorie du lecteur)

Carnets 90

Quand j’ai découvert le monde, il y avait une voix – la tienne.

Dès le premier jour, il n’y a pas eu de face à face entre moi et le monde, mais un triangle s’est formé : moi – toi – le monde.

La buse sur le poteau électrique surplombant les champs noirs en hiver, c’est toi qui me la signalais en prononçant son nom – en me racontant sa chasse – et alors je pouvais m’imaginer l’oiseau plongeant sur sa proie minuscule – invisible pour moi – entre les mottes de terre. C’était ta voix qui avait lancé le récit – le grand récit des mille petites choses qui se tramaient au cœur du pays. Ta voix avait fait naître le regard et l’imagination.

Et aujourd’hui, la même chose se produit quand je raconte à mon tour à l’enfant – quand je te raconte le monde – du moins ce que j’en sais, et ce que j’en découvre avec toi – autre pays, autres oiseaux, autres paysages, autre triangle, autre récit.

Carnets 89

Comme du goudron sur le tronc de l’eucalyptus – plus haut, à l’endroit où elle suinte, la résine est ocre orange.

Dans le Journal de Kafka, la bonne humeur comme une possibilité ou un état passager à signaler : « J’avais encore une chance d’être de bonne humeur », et un peu plus loin, autre jour : « Bonne humeur précise en montant chez Baum, disparaît immédiatement en haut. »

La vieille femme obèse – ses yeux qui brillent quand elle lance : « On dirait un corbillard » au passage d’une voiture noire un peu plus grande que les autres.

(Et toi, ne devrais-tu pas noter ces moments où tu es de bonne humeur ou sur le point de l’être – si cela t’arrive ?)

Carnets 88

Six heures du matin : la lune brille à travers un nuage aussi rond et aussi grand qu’elle.

Moineau en allemand : Spatz. Le mot lui-même est bondissant – bref et énergique comme un pépiement.

Max Brod : « Deux tendances opposées étaient aux prises chez Kafka : la nostalgie de la solitude et la volonté de vivre en communauté. » (ce qu’on retrouve chez PH si proche de K, du moins dans ses premiers écrits)

Hier : dans la cour de la case en bas, la cuve de la bétonnière tournait – l’homme remplissait un seau de ciment et allait le verser dans une brique creuse qu’il avait placée sur le mur en construction – le vent soufflait fort, secouait les palmiers tout autour.

Carnets 87

« Je suis fanatique de trouver des plumes de rapace parce que les plumes de rapace sont beaucoup plus douces que les plumes des oiseaux qui sont pas des rapaces, c’est symbolique si vous comprenez, les rapaces ont des plumes assez douillettes, ce sont des faucons, des faucons pèlerin, quand ils quittent le bois, ils perdent leurs plumes, c’est une théorie, c’est de la physique naturelle, j’espère avoir un prix Nobel pour ça aussi, ils perdent souvent leurs plumes quand ils se mettent en route pour tuer. » (Peter Handke, entretien radiophonique, mars 2020)

Carnets 86

Gisant au milieu de la chaussée, les branches du raisin de mer arrachées par la bourrasque de cette nuit – le fracas quand une voiture roule dessus.

Sur la terrasse, ils passent leur vie à guetter des oiseaux qu’ils n’attrapent jamais et sont terrifiés par des dangers imaginaires. Est-ce pour cela que les chats nous sont si proches ?

Le coffret contenant les trois volumes des œuvres complètes de Werner Kofler : posé sur le sol dans un coin de la pièce, comme une météorite venue de l’autre bout de l’univers.