Carnets 295

Vers 5 heures du matin, une fois en hiver, la bonne à demi vêtue annonça un visiteur à l’étudiant. « Quoi donc ? Comment cela ? » dit l’étudiant encore ensommeillé, mais déjà un jeune homme entrait, tenant une bougie allumée prêtée par la bonne,

Hass se dépêcha d’arriver au bateau, il courut sur le débarcadère, monta sur un pont, s’assit dans un coin, pressa ses mains sur son visage et, ensuite, ne s’occupa plus de personne. La cloche du bateau sonna, des gens passèrent en courant, loin, comme si c’était à l’autre bout du bateau, quelqu’un chanta à plein poumons

On voulait déjà retirer la passerelle quand arriva une petite voiture noire, le cocher cria de loin, on dut retenir de toutes ses forces le cheval qui se cabrait, un jeune homme sauta hors de la voiture, embrassa un vieux monsieur à la barbe blanche qui se penchait sous le toit de la voiture et, une petite valise à la main, monta en courant sur le bateau qui s’éloigna aussitôt du quai.

Fragments de récit – juste quelques lignes – extraits du septième carnet du Journal de Kafka que je suis en train de traduire – pas une écriture de fiction conçue comme une construction formelle respectant un plan, mais une série de courtes visions, comme celles du rêve – et pour que l’écriture se poursuive il faut que la vision soit intense (comme celle de la nuit du Verdict) – le plus souvent, elle s’arrête au bout de quelques lignes, au milieu d’une phrase parfois (d’où l’absence de point final, ou une virgule béant dans le vide).

Carnets 294

Quand je lis tôt le matin, je marche souvent sur le petit chemin goudronné qui longe la rivière Ammer et relie Tübingen au village de Lustnau, je passe à côté de la bergerie au pied de l’Österberg (la seule bergerie que j’aie vue pendant toutes les années en Allemagne), je regarde un moment les grands arbres au bord de l’eau, quand j’ai de la chance je peux observer un héron qui avance sur ses longues pattes au milieu du courant, des promeneurs et des cyclistes passent derrière moi, je me dirige vers le vieux chêne en face des jardins ouvriers et pose le vélo contre le banc, je m’assieds puis je me penche à nouveau sur le livre et reprends la lecture là où je m’étais arrêté quelques instants plus tôt.

(Quand, les premiers temps à Tübingen, je passais devant cette bergerie, j’éprouvais de la nostalgie pour le Larzac que je venais de quitter – je revoyais les trois maisons du hameau, j’entendais les brebis bêler au milieu de l’après-midi et les mouches voler dans la petite chambre qui donnait sur le plateau – avais-je vraiment quitté ces lieux ?)

Carnets 293

Philippe Jaccottet, La Semaison : « … la merveille étant le volettement des feuilles de rosier contre les pierres vieilles et chaudes, ces feuilles à peine plus lourdes que leur ombre, et d’elle à peine distinctes, pareilles à une animation perpétuelle contre la tranquillité ancienne du mur, à un entretien à mi-voix ».

Toujours Jaccottet – à propos de l’anthologie de haïku réalisée par Reginald Horace Blyth : « Il m’est arrivé de penser plus d’une fois, en lisant ces quatre volumes, qu’ils contenaient, de tous les mots que j’ai jamais pu déchiffrer, les plus proches de la vérité ».

(Hier : les aiguilles de filaos sur la table sans nappe du restaurant – le sentiment de s’asseoir à la table de l’enfance.)

Carnets 292

Deux hommes : même taille, tous deux en short, tennis, l’un porte une casquette – circulent ensemble dans la grande boutique de parfumerie du centre commercial comme s’ils inspectaient les lieux – au bout d’un moment, vont juste à côté de l’entrée et ouvrent le panneau publicitaire lumineux installé là – enlèvent l’affiche à l’intérieur et en mettent une autre à la place (autre marque, autre visage de femme aux yeux hypnotiques) – l’un des deux hommes est accroupi et tient la partie supérieure du cadre, l’autre est debout dressé sur la pointe des pieds, donne quelques coups sur la partie supérieure du cadre jusqu’à ce qu’elle s’emboîte convenablement dans le support métallique (scène muette du début à la fin, travail où seuls les corps parlent).

L’homme : penché par-dessus le mur du cimetière qui lui arrive à la taille, remet une couche de peinture blanche sur le côté extérieur – des voitures passent à toute vitesse sur le boulevard qui longe le mur, il ne les voit pas.

Et toi : est-ce que ta journée somnambulique se passe bien ?

Carnets 291

La tête penchée sur la pomme que j’épluche, écoutant l’aube.

Les badamiers sur le boulevard : sous les fleurs et les épis, de longues et fines herbes vert clair suspendues – celles qui sont tombées sur le trottoir : virgules d’un texte inconnu que je suis pas à pas.

Au milieu des pétales séchés éparpillés sur le sol, la fleur encore fraîche du bougainvillier violet.

L’écriture du monde – juste transcrire, retranscrire.

Carnets 290

Qu’est-ce que j’apprends en lisant la correspondance entre Francis Ponge et Christian Prigent ? Que Ponge a donné à lire le mémoire universitaire de Prigent (consacré à l’oeuvre du poète du « parti pris des choses ») à Sollers et Kristeva ; que Prigent travaille à un numéro de revue dédié à Ponge ; que Prigent a rendu visite à ce dernier; que Prigent a rencontré les membres du comité de rédaction de la revue Tel Quel ; etc. Rien, ou quasiment rien, sur la littérature qui les occupe (juste Ponge : « mon travail constitue un apport aussi radical (pour le moins) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours »). Dans chaque lettre sont évoquées des opérations, des actions au sein d’une petite communauté littéraire, quelque chose comme un commerce de bien symboliques – avec pour objectif l’obtention de certains appuis, d’une reconnaissance.

Il y a quand même, en note de bas de page, ce passage du journal de Prigent (19 août 1969) : « Pour moi la poésie c’est du silence en ce moment. Mais j’apprends quelque chose de capital ».

Carnets 288

La caisse du supermarché : ce lieu où tu as conscience, plus qu’ailleurs, de ton existence fantomatique.

L’homme au cigarillo : porte une barbe postiche bleue (après vérification : son masque sur le menton).

Il ne faut pas écarter l’hypothèse que le monde soit un jour dirigé par des vieillards centenaires plongés dans le coma.

(« Dans l’Egypte antique, la barbe postiche est l’un des attributs que partage le pharaon avec les dieux. »)

Carnets 287

Ce matin : sur le parking en bas, le miaulement d’un chat apeuré – pareil au cri d’un paon.

Hier : traversant la ville – à un feu rouge, les grands manguiers derrière un mur – un jardin à l’abri de leur feuillage épais chargé de fruits : le sentiment d’une obscurité bienfaisante.

S’il n’y avait pas la salangane qui battait de l’aile juste au-dessus de toi, est-ce que tu verrais le vent ?

Carnets 286

Une vieille dame : sur le parking, lance une balle à son petit chien – le petit chien se détourne d’elle et semble chercher quelqu’un (personne dans la rue).

Dimanche matin, autre parking près du front de mer : une grosse femme en robe noire et blanche marche en équilibre sur la bordure en béton d’un trottoir.

La femme au centre commercial : enceinte, balance au bout de son bras un grand sac en carton vide.

Dieu : une pierre ramassée quelque part – oubliée dans un tiroir.