Carnets 464

« Le milieu doré de Hölderlin » (Philippe Jaccottet) : « Cette expression apparaît notamment dans un passage d’Hypérion associé à « la joie, la tranquillité de la vie, un calme divin, une joie céleste, merveilleuse, insondable », joie que seul peut exprimer le chant de Diotime, suspendu dans le juste milieu (in goldener Mitte), entre la profondeur et la hauteur. Jaccottet, qui le traduit, précise son origine, l’aurea mediocritas d’Horace, et sons sens : « Juste milieu, juste mesure, entendus comme un éloge me paraissant rendre les deux aspects de l’expression » » (Note de l’éditeur)

Carnets 463

Le bleu du ciel « grec » – sans nuages, pur – m’a toujours un peu ennuyé. Préférence pour le bleu-nuit – rendu intense par le clair de lune – pour le bleu plus profond, plus lointain du « ciel romantique allemand », ouvrant à l’univers infini.

Une belle expression : « passer le plus clair de son temps », par exemple : « Il passait le plus clair de son temps à regarder voltiger les salanganes ».

Ecrire sans faire naître un autre en soi – inconnu à soi-même – à quoi bon ?

Carnets 462

« Première fois » : dans la pénombre, vu que la moitié blanche du chat.

Celles et ceux qui ont perdu leur visage ont-ils aussi perdu la parole ? C’est possible.

Depuis plusieurs nuits, une seule lumière visible sur le sommet de la montagne – les lampadaires sont éteints pour ne pas attirer les pétrels vers les côtes où elles s’échoueraient.

(Rêve d’une île entièrement plongée dans la nuit, indétectable.)

Carnets 461

Il y a un an, je n’avais vu que la fin de ce film sur Takaya le loup solitaire et je le vois aujourd’hui en entier. Certains loups quittent leur meute et partent à l’aventure, on les appelle ici des « loups en dispersion ». Takaya a traversé plusieurs agglomérations et routes du Canada avant de rejoindre la côte est. Là, il s’est jeté à la mer et a nagé un kilomètre jusqu’à une île où il vit depuis sept ans. L’an dernier, j’avais noté ces phrases dans un carnet :

« Les loups solitaires sont des aventuriers, des explorateurs qui repoussent les limites de leur monde. C’est vraiment passionnant de voir un animal théoriquement social être si autonome dans sa vie de solitaire. Ce n’est pas une mauvaise chose de se sentir bien tout seul. »

Carnets 460

Traversée du Jardin de l’Etat. Le tronc de l’eucalyptus couvert d’une résine à la fois sombre et brillante. Le muséum d’histoire naturelle aux volets clos. Les deux baobabs : l’un à l’intérieur du parc, l’autre en face du commissariat. Petite rue qui descend en face. Autrefois, il n’y avait sans doute que des cases créoles dans cette rue, il en reste une, tout au bout, qui paraît inhabitée. A la place, de petites villas aux murs blancs, des immeubles de standing. Trottoir couvert de mauvaises herbes. En face d’un portail fermé, une moto moteur en marche. Un ado à côté ajustant ses gants, son casque. Michel coiffure, vieille boutique délabrée. Cuisine chinoise plats à emporter. Peu de circulation au carrefour. Deux femmes mahoraises discutent en marchant, masque sur le menton. Il fait trop chaud pour porter le masque. Peu de piétons. Devant le grand portail métallique pour tenter de voir le stade Saint Michel dans une fente. Quelques voitures garées, un terrain de sport. Longeant le mur d’enceinte qui ressemble à celui d’une prison (sans les barbelés). Marchant en plein soleil, j’ai ôté mon masque. Collège La Salle Saint Michel, des élèves en rangs dans une cour. Dans une rue plus loin, un groupe d’ados se moquent de quelques passants. Avec mon masque et mes lunettes de soleil, suis-je invisible ? Je change de trottoir pour pouvoir marcher à l’ombre. Autres collèges, autres rues. Café PMU ouvert, place de Metz. Le journal et un café à emporter. En renverse une partie en traversant la rue. Le gardien à l’entrée du Jardin de l’Etat : « Pas de café ». Et il ajoute: « Vous pouvez entrer si vous le cachez ». M’assois contre les grilles devant l’entrée et lis le journal. Un article sur la tonte des brebis en Corrèze me rappelle le Larzac. Des groupes d’enfants qui reviennent de la piscine, leur bonne humeur (en prendre un peu). Les accompagnateurs aussi invisibles que moi. Monde devenu étrange mais pas étranger.

Carnets 459

Dans plusieurs films récents, c’est un personnage maléfique qui tient toute l’histoire – comme dans le monde dit réel.

Recouché après l’aube – dormi deux heures pleines de rêves clairs et colorés – comme traversés par la lumière du jour.

Autre nom pour le Diable: le Malin. Combien de « malins » vont par les rues ? (en pensant aux films des frères Coen).

Carnets 458

Apparition des salanganes attendues tous ces derniers jours. Lent vol planant de la tourterelle – on dirait qu’elle s’efforce de voler encore un peu plus lentement.

Pendue en haut du palmier : une silhouette en tunique brune se balance dans la lumière du petit jour – la gaine de l’arbre ne tient plus qu’à quelques fibres et se met à tournoyer quand le vent souffle.

Accrochée à la rambarde rouillée face à l’océan : une toile d’araignée aux fils si fins qu’on la voit à peine, puis ce sont plusieurs alignées qui finissent par apparaître, toutes bombées par le vent – pièges aussi éphémères que des mots reliés les uns aux autres.

Carnets 457

— « Je suis Fred D., celui qui se frappe le coeur du poing et dit « Es klopft ! » (Il bat) quand on lui demande comment ça va. » (Tübingen, début des années 2000)

La liberté de se taire est aussi un droit essentiel (plus essentiel, désormais, que la « liberté d’expression » ?)

Au RG: quelque chose se passe de l’autre côté de la rue. Soudain, l’homme regarde avec intensité parce que quelque chose se passe de l’autre côté de la rue.

Carnets 456

« On n’est pas dans une adhésion au monde », déclare Antoine Emaz pour caractériser sa poésie. Mais est-ce qu’il s’agit d’adhérer – de « prendre le parti du monde » – comme si l’expérience poétique pouvait être la résultante d’un parti pris quasi idéologique précédant l’écriture elle-même ? (ce qu’elle est, il est vrai, chez beaucoup de poètes modernes ou contemporains). Et ce besoin toujours de gloser sur son propre travail : « Je suis un écrivain de l’empêchement ». Ce qui est essentiel chez Emaz, au-delà de ses idées sur la (sa) poésie, c’est le rythme qui se déploie sur la page et page après page – et ce rythme dit une expérience du monde.

Jaccottet : « Dans le jour hérissé d’oiseaux ».

Carnets 455

Goethe à Naples, 6 mars 1787 : « Tischbein a surmonté sa répugnance pour me tenir compagnie, et il est monté aujourd’hui avec moi sur le Vésuve. Un artiste comme lui, qui s’occupe toujours et uniquement des formes les plus belles, chez les hommes et les animaux, qui même humanise par le sentiment et par le goût les objets informes, les rochers, les paysages, doit trouver abominable un informe, horrible entassement, qui se dévore lui-même sans cesse et déclare la guerre à tout sentiment de beau. »

La petite salle d’attente dans l’arrière-cour déserte : un canapé en cuir noir, trois chaises, la porte ouverte sur le dehors – la sensation d’être arrivé dans un refuge à deux pas de la foule de la rue piétonne.

Une boutique délabrée – des tissus à vendre pendus aux portes – devant, trois hommes de type oriental (dont le propriétaire sans doute) échangent quelques mots – l’homme le plus jeune sourit à l’enfant qu’un autre tient dans ses bras (tu passes sans t’arrêter devant ce tableau de la paix).