Carnets 378

Au réveil, chaque mot me paraît neuf, comme si je l’employais pour la première fois. Si je reste à l’écart, concentré, je peux prolonger cette expérience jusqu’au milieu de la matinée. Plus tard, le risque existe que d’autres mots surgissent, ceux de « l’actualité » – semblables aux « champignons pourris dans la bouche » qu’évoque Hofmannsthal dans la Lettre de Lord Chandos.

La tourterelle sur le toit : les reflets bleu turquoise sur sa tête quand elle se tourne vers les premiers rayons de soleil.

MJ : « J’ai rêvé que tu étais un petit enfant. » (= un compagnon de jeu)

Carnets 376

Jambes blanches tatouées : l’une complètement, l’autre inachevée – comme elles bougent tout le temps, on ne voit que quelques formes végétales vagues et fluctuantes, et quand elles se tournent, sur une cuisse, un visage aux yeux qui vous fixent, mais juste un instant.

« … et les moineaux au bord de la mer comme des poissons volants » (PH) : image que je retrouve après quelques temps où j’ai voyagé en elle / à travers elle – qu’a-t-elle transformé en moi ?

Lignes tremblées pour dessiner les pétales fanés des fleurs jaunes du cytise – et soudain il me semble qu’ils retrouvent une forme – leur forme ?

Carnets 375

Je lis l’autobiographie de Georges-Arthur Goldschmidt, La Traversée des fleuves, où quelques pages magnifiques sont consacrées à sa mère, née en 1882 dans une famille de la grande bourgeoisie allemande : « Ma mère avait un très grand charme et savait attirer les sympathies des gens les plus divers et les plus opposés. Les distinctions sociales, si tranchées et si violentes à cette époque, ne jouaient pour elle aucun rôle, ce qui scandalisait sa bourgeoise famille. De plus, elle savait très bien raconter et il lui arrivait toujours quelque chose. Jamais elle ne revenait de quelque part, fût-ce de la maison voisine, sans avoir remarqué quelque chose de curieux ou d’intéressant, elle savait lier connaissance comme personne et elle avait ce don très rare de se mettre immédiatement dans l’imaginaire de son interlocuteur et de le comprendre de l’intérieur. Ce don de compréhension lui rendait toute forme de hiérarchie absurde et illusoire. C’est aussi la raison pour laquelle, sur le plan politique, elle fut toujours en opposition avec mon conservateur de père. »

Carnets 374

Albert Camus à Lourmarin : passait du temps chez le forgeron César à l’écouter raconter ses histoires au rythme des coups de marteau tout autour d’eux.

Dans le voisinage de l’ami René Char et de ses Transparents.

Le temps où l’individu racontait ses propres histoires est passé. Il a été remplacé par l’époque des récits industriels où l’individu ne joue plus qu’un rôle secondaire : celui du personnage ou du figurant.

Carnets 373

Ce sont souvent deux hommes assis l’un en face de l’autre à la table d’un café. L’un parle tout le temps, l’autre écoute. Là, celui qui parle tout le temps parle de sa vie quotidienne et de petits événements qui la composent. De sa voix douce mais tout de même sonore (suffisamment pour que j’entende tout), il transforme des faits mineurs de son existence en minuscules histoires dignes d’être racontées à cet homme assis en face de lui, un homme sans doute habitué à les écouter, un homme dont le statut d’ami autorise qu’on les lui raconte – et à personne d’autre puisque personne d’autre n’aurait envie de les écouter. Il y a une odeur de café dans l’air qui m’empêcherait presque de poursuivre ces observations, mais je tiens à consigner ici que le petit conteur du petit-déjeuner en terrasse à la voix douce mais tout de même sonore a la même voix que celle d’un célèbre animateur de télé, élément troublant car, à la différence de ce dernier, il ne raconte pas des faits divers atroces et se contente de relater les dernières prouesses de sa fille de deux ans (« Si je parle 30 secondes au téléphone, ça va, mais si ça dure plus longtemps, elle commence à pleurer pour que je m’occupe d’elle ! »), avant de passer à quelques événements professionnels totalement insignifiants toujours de cette voix douce mais quand même sonore qui m’empêche de lire le livre que j’ai devant moi sur la table. Soudain, je tourne la tête pour voir et ne plus simplement entendre le petit conteur et je constate qu’il s’agit d’un homme plutôt costaud mais qui, bien que ne portant pas de masque, n’a ni nez ni bouche ni joues, seulement deux yeux qui me fixent un instant avant de s’évanouir.


Photo : Collaroy Beach, Australie, 27 décembre 2019 (noté dans le carnet d’alors : « Pas un livre puis un autre : un livre-monde en expansion »)

Carnets 372

Elle est encore là sur une vingtaine de mètres, entre les places de parking et l’ancienne case retapée (cour bétonnée et hautes palissades en bois protégeant du regard des passants), malgré les travaux autour la barrière métallique rouillée s’affaissant à un endroit n’a pas disparu, ou plutôt : elle est restée invisible, cachée par la rangée des voitures garées devant elle – depuis quand est-elle là ? – que délimitait-elle, que protégeait-elle ? – séparait-elle deux zones de la ville qui se sont fondues l’une dans l’autre ? – est-elle le symbole d’une frontière si ancienne que tout le monde l’a oubliée ? – est-elle le vestige d’un monde enfoui, recouvert par les nouvelles constructions et les nouveaux axes routiers de la ville ? On ne sait rien de l’histoire de la barrière métallique rouillée qui continuera à s’affaisser sans que personne ne s’en émeuve. Elle n’a qu’une fonction dont on prend note ici : accueillir chaque jour l’inconnu (un enfant du quartier ayant renoncé à partir ?) qui, à différentes heures de la journée, parfois tôt le matin, reste longtemps perché sur sa barre supérieure, les pieds calés sur celle du milieu, tête baissée, une tasse de café à la main et rien d’autre, plongé dans sa rêverie. Est-il le gardien de la barrière métallique rouillée, veille-t-il sur elle jour après jour pour qu’elle ne disparaisse jamais et continue à symboliser la frontière oubliée, ou bien n’est-il là que pour accompagner son lent affaissement, sa disparition inéluctable ? Je veille moi aussi sur la barrière métallique rouillée, et je sais que si son gardien silencieux venait à disparaître il me faudrait prendre la relève.

Carnets 371

Journal de Kafka : en une quinzaine de lignes, la liste de toutes les erreurs commises lors de son voyage en Allemagne en juin 1914 (pris le mauvais tramway, arrivé trop tard à l’auberge, Felice avait déjà appelé, etc.) et aussi bref et fragmentaire soit-il, ce récit de voyage gagne en réalité et en authenticité.

Ce matin, en le voyant et surtout en l’entendant gueuler sur le toit comme à son habitude, j’ai pensé : « Connard de martin triste » – un signe que j’ai inconsciemment intégré cet oiseau à la communauté humaine.

Carnets 370

Ces mots au réveil : « L’eau du lac de Mémoire ». Je me suis aussitôt souvenu qu’il s’agissait d’un fragment de vers orphiques traduits par Marguerite Yourcenar, un ami aimait réciter le poème il y a des années de cela : « Sur le seuil de la porte noire, / A gauche, au pied d’un peuplier, / Coule l’eau qui fait oublier, / Âme pure, abstiens-toi d’en boire. / Cherche l’eau du lac de Mémoire… »

Le tallipot dans le jardin en bas : quand ses feuilles découpées et tombantes sont agitées par le vent, il garde cet air un peu sévère qui le distingue des jeunes palmiers multipliant juste à côté à l’élasticité surprenante. « Ce remarquable palmier ne fleurit qu’une fois dans sa vie au bout de 30 à 80 ans avant de mourir. Son incroyable inflorescence peut atteindre 6 à 8 mètres et contient des milliers voire des millions de fleurs ».

Un livre qu’on lirait des dizaines, des centaines de fois sans jamais trouver le fin mot de l’histoire – un livre qui serait une espèce de miroir de l’existence.

Carnets 369

L’année commence avec l’apparition de l’ange kafkaïen (l’ange de la littérature ?) : « Je baissai le regard. Mais quand je le relevai, l’ange était certes encore là, suspendu assez bas sous le plafond qui s’était refermé, mais ce n’était pas un ange vivant, c’était seulement une figure en bois à la proue d’un navire, comme celles qui sont suspendues dans les bars de marins. Rien de plus. Le pommeau de l’épée était placé de telle façon qu’on puisse y mettre des bougies et y recueillir le suif. J’avais arraché l’ampoule, je ne voulais pas rester dans le noir, il me restait encore une bougie, je montai donc sur une chaise, fixai la bougie dans le pommeau de l’épée, l’allumai et restai assis jusque tard dans la nuit sous la faible lumière de l’ange. » (Journal de Kafka, septième carnet, 02/01/2021)

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