Carnets 30

Le grand chien (déjà âgé : poils blancs sur le museau et le crâne) tenu en laisse par une femme blonde d’une soixantaine d’années. Elle attend que le feu passe au rouge pour traverser la rue, lui se tord dans tous les sens en tournant la tête à la recherche d’un animal de son espèce.

L’enfant: touche et voit pour la première fois une feuille de ginkgo biloba (deux arbres côte à côte dans une rue du quartier).

Opera House: les humains tellement obsédés par leurs monuments, par leurs symboles (de l’art, de la politique, de l’époque). Supériorité des animaux guettant tout ce qui bouge, tout ce qui vit à côté d’eux – les choses insignifiantes.

Fantasmagorie de l’esprit et vision calme.

Carnets 29

Le dessin – pas pour copier le réel et en donner une image la plus fidèle possible – mais un exercice de vision – tout ce que tu ne vois pas quand tu ne dessines pas – tout ce que tu vois quand tu dessines. Même chose pour la traduction: tout ce que tu ne lis pas quand tu ne traduis pas – tout ce que tu lis quand tu traduis.

Circulation au rond-point. Un caniche aboie à l’arrière d’un pick-up: défend son minuscule territoire mobile.

Cité par Handke dans Gestern unterwegs (Hier en chemin): quelques lignes des Disciples à Sais à propos de la pierre des statues, et il ajoute: « Le géologue Novalis ».

La femme à la caisse du supermarché : un mince filet de sang coulant le long de son bras.

Un nouveau film: Like a boss. Un livre ancien: How to be a leader (Plutarque).

A chaque époque son « dernier romantique » cheminant, guettant, écrivant ?

Carnets 28

Sydney, Wyanyard Square – un ibis court, un os de poulet dans le bec, récupéré dans une poubelle. « En Egypte, l’ibis était un oiseau sacré, vénéré et souvent momifié comme symbole de Thot, dieu de l’écriture. »

Ciel et terre rouges vif à Mallacoota, à 400 kilomètres au sud (photo en ligne). Si je parle ici des incendies, je passe à la fiction (stories des journaux – habitants fuyant par la mer, etc.).

Ma « vision » de l’année 2019 ? Les racines aériennes du banyan à Saint Denis de la Réunion (Carnet d’hiver austral).

Voiture au stop: visage triste de la passagère (souvent).

Quand son écorce gris-bleue se détache, l’eucalyptus est ocre.

L’enfant : « Bonne année – Feliz año nuevo – Happy New Year ».

Carnets 27

Sept heures du matin: un soleil orange flou dans le ciel enfumé.

Sydney: femmes brunes vêtues de noir.

Etrange quartier de Paddington (alignements de minuscules maisons de l’époque victorienne). On se demande si ces maisons sont habitées quand quelqu’un sort de l’une d’entre elles sans même vous voir. Paddington Street: rue bordée de vieux platanes et d’arbres au tronc puissant d’où sortent des nœuds de lianes, arbres que je ne sais pas nommer.

BerkelouW Bookshop. Un livre de Thomas Bernhard: Gargoyles, (Gargouilles) (?).

Nom du ferry pour Sydney: FRIENDSHIP.

Vivre les plus beaux jours de sa vie et ne s’en rendre compte que bien plus tard (non).

La beauté quand le monde est bouffé par la technique: à chercher dans les interstices.

J’entre dans la ville et je m’endors.

Carnets 26

Vu enfin un cacatoès : posté dans l’oeil d’un très vieux platane.

« Où veux-tu aller? » L’enfant: « On va voir ».

Novalis: « Nous avons une mission: nous sommes appelés à la formation de la terre. » Formation: Bildung en allemand. Bild: image, présent dans Einbildungskraft (l’imagination). « Former la terre »: s’en faire une image ?

J’étais assis à la place habituelle face à la fenêtre et prenais des notes dans mon carnet quand je me suis rendu compte que j’étais le dernier client et que le serveur et la serveuse, tous deux indonésiens, attendaient patiemment que j’aie fini de boire mon thé et d’écrire pour fermer le café (il était cinq heures de l’après-midi).

Le pays le plus beau du monde: celui qui mériterait le nom de « pays des arbres » ?

Carnets 25

Pourquoi avoir pris tellement de temps pour identifier le cassican flûteur ? Il était là depuis le premier séjour dans cette ville à la périphérie de Sydney, peut-être était-il même là depuis le premier jour, je me souviens l’avoir vu un soir dressé sur la grille noire d’une école tendant le cou et le bec pour expulser une suite de sons jamais entendus, il n’était pas le seul de son espèce à cet endroit, ils étaient toute une tribu, et sachant qu’ils restent toute leur vie sur un même territoire et qu’ils peuvent vivre jusqu’à vingt-cinq ans, il est probable que je retrouve aujourd’hui des individus que j’ai déjà vus l’an passé et il y a huit ans lors de mon premier séjour. Mais pourquoi avoir attendu tout ce temps pour m’enquérir du nom qu’on lui a donné ?

Par son plumage noir et blanc, le cassican flûteur ressemble à la pie, et par la forme de son crâne et son comportement – toujours aux aguets, s’approchant tout en se défiant des humains -, il ressemble davantage au corbeau, deux espèces d’oiseau qui me sont plus familières, et sans doute cette dernière ressemblance m’avait-elle troublé alors qu’elle était couplée au fait que le cassican ne croassait pas mais produisait un chant tout à fait inconnu, varié et mélodieux que je redécouvre à chaque séjour, mais qui, je le remarque aujourd’hui, s’imprime de plus en plus en moi, sans toutefois perdre de son étrangeté. Mais le chant ou le cri d’un oiseau même familier depuis l’enfance perd-il un jour de son étrangeté ? Ne reste-t-il pas à jamais un grand mystère, davantage même que la musique la plus complexe et prodigieuse inventée par l’esprit humain ?

« Les Aborigènes Eora et Darug de la région de Sydney l’appellent Tarra-won-nang, djarrawunang, wibung ou marriyang, les Wiradjuri booroogong ou garoogong et les Jardwadjalidu Victoria carrak. Pour les Kamilaroi, c’est le burrugaabu, galalu ou guluu. Il est connu comme le warndurla en langue Yinjibarndi du Pilbaracentral et occidental. »

Carnets 24

Pas un livre puis un autre, mais un seul livre-monde, en expansion.

La longue plume d’oiseau ramassée sur le trottoir: la moitié supérieure noire, l’autre moitié blanche.

Deux bandes rivales de martins tristes se bagarrent en pleine rue, becs grands ouverts, cris stridents, plumes ébouriffées. Vu un jour une scène semblable dans une rue à côté de l’ancienne mairie de Saint Denis de la Réunion, aussi des martins tristes qui ont donc mérité leur réputation de bad birds prêts à fighter aux yeux de tous.

Ciel dégagé depuis plusieurs jours sur toute la région de Sydney. En ligne un article du Monde qui raconte que les habitants de la métropole vivent depuis novembre dans une atmosphère enfumée. Cela a été le cas pendant quelques jours et il y aura sans doute de nouvelles périodes de pollution vu que les incendies continuent de progresser. Est-ce que le journal dit de référence a un correspondant sur place ? Goût du sensationnel, besoin de dramatiser pour pousser les ventes: loin de l’objectivité dont ils se vantent, les journalistes contribuent à mettre le feu au monde.

« Le calme, le grand œil. » (Handke)

Carnets 22

L’enfant: tout ce qu’il dit est récit.

Où sont passés les cacatoès ? Ont-ils fui ? L’an dernier, ils se tenaient perchés sur un balcon voisin, déployant ou rétractant leur huppe jaune, criant à longueur de journée.

Handke, au détour d’une phrase sur un mois de mars vécu par le narrateur de Mon année dans la baie de personne: « les orties d’avant-printemps poussaient déjà, celles qui sont particulièrement irritantes ».

En 1790, Gœthe publie La Métamorphose des plantes (pour le petit carnet de métamorphose).

Ce carnet et ce crayon: le paradis.

Carnets 21

Un enfant: a perdu sa joie, et ne la retrouvera peut-être jamais.

Bec rouge, tête bleue, poitrail jaune, ailes vertes: le perroquet (loriquet arc-en-ciel) perché sur la balustrade du balcon s’est approché de la porte d’entrée de l’immeuble pendant que je montais l’escalier. Il m’a regardé fixement et s’est mis à pousser des cris rauques, furieux que je ne lui donne rien à manger.

Ces conversations qu’on mène avec d’autres – en leur absence.

Un tronc d’eucalyptus, observation.