Carnets 53

Vision en rêve du soleil touché par un autre corps céleste, et qui tourbillonne, et qui s’effondre dans un déluge de feu.

Dimanche, 6 heures du matin – un homme short sandales barbe grise lit le journal assis sur un banc en pierre à côté de la cathédrale (et me salue en souriant quand je le salue).

Fraternité de l’aube.

Grappes de raisin de mer vertes tendre alignées devant moi quand je lève les yeux – comme une offrande (petite rue qui mène au bord de mer, Saint Denis).

Le monde est toujours peuplé d’oiseaux – la bonne nouvelle du matin.

Un homme : mains dans les poches, dos un peu voûté, marche le long de l’océan.

Carnets 52

Le supermarché, fermé depuis plusieurs mois. L’auvent devant l’entrée sert désormais de refuge à une douzaine de gros chiens couchés par terre, à l’abri de la pluie. Dans l’appartement au-dessus, l’ancien employé fume une cigarette sur le balcon.

Plus loin, les nuages descendent de la montagne vers les habitations.

Le passage d’avions de lignes intérieures toujours au même endroit à droite de l’immeuble d’en face, juste au-dessus des arbres – observé tous les après-midi à M. en Australie, quand je me reposais sur le canapé pendant la sieste de MJ.

Lendemain de tempête – un samedi matin : moins de circulation devant la statue de Roland Garros que pendant la semaine, léger vent tiède effleurant le visage et les épaules.

Carnets 51

Depuis deux jours, la musique du manège dans la tête. Cela fait pourtant plusieurs mois que je n’y suis pas allé. Le manège du Barachois – sur le bord de mer de Saint Denis – est ouvert le dimanche. Les enfants montent sur l’un des véhicules et la petite femme d’une soixantaine d’années passe parmi eux récupérer les tickets alors que le manège a commencé à tourner. Elle a toujours l’air de s’amuser, même et surtout quand elle perd un peu l’équilibre. L’enfant: les yeux levés vers le plafond où l’on peut voir les célèbres figures des dessins animés de Walt Disney. Et ce qu’on entend toujours, c’est cet air de rock jamais entendu ailleurs – un air de rock de fête foraine (place de Chennevières à Conflans Sainte Honorine, quand nous allions aux autos tamponneuses – on devait y passer une musique pareille).

Une tempête passe au large des côtes. Fortes pluies. On n’entend plus les oiseaux.

Carnets 50

La « réalité augmentée »: celle de tes cinq sens.

Installé sur le trottoir, un groupe de jeunes du quartier, l’un d’entre eux torse nu – attendant tranquillement la fin du monde (et la prochaine averse).

Traduire : compagnonnage ? Je ne peux arrêter de traduire K – d’avancer avec lui, dans le langage.

Époque des fins du monde : hier la guerre atomique totale, aujourd’hui le réchauffement climatique. Handke en 1983 (dans son journal de Salzbourg) : « Il me semble que c’est seulement maintenant, face à la menace de la fin du monde, que nous sommes si libres de parler la langue du monde, du soleil, des fleurs, des oiseaux, de l’air (ceci est littérature)

« Es geht weiter »: littéralement, « ça va plus loin » = « on continue ».

Carnets 49

Une table et, de l’autre côté du mur, entre deux fenêtres ensoleillées, le vacarme de la circulation, le vacarme de toute une vie.

(Les passants sur le trottoir silencieux et invisibles.)

Et les nombreuses sirènes du boulevard tout au long de la journée (pompiers, policiers, ambulanciers) – présence sonore des blessés et des malades (eux aussi invisibles).

Nietzsche cité par Handke : « Des formules aux formes ».

Un chant d’oiseau quand le bruit est moins fort.

« Notre défi invisible, ce sont ces carnets écrits presque au jour le jour, des notes, des bouts de phrases, des dessins sur papier, admirateurs zélés de la vie qui passe, meurt, naît, ressuscite, s’efface, rejaillit, tremblante, démoniaque, heureuse. » (Joël Vernet, Carnets du lent chemin)

Le moteur au feu rouge – un bruit saccadé, frénétique. L’homme qui, devant la boulangerie, parle dans son portable – a le même rythme que le moteur.

Carnets 48

Un balcon à chaque chambre de l’hôpital des enfants – je n’y ai jamais vu un enfant.

C., un chat de la maison, se frotte avec ferveur contre un morceau d’écorce que j’ai fini par emporter après l’avoir plusieurs fois ramassé Somerset street pour le tourner entre mes mains et l’admirer.

Les lumières de La Possession puis de Saint Denis depuis l’avion de nuit qui longeait la côte nord de l’île – comme un pays où j’arrivais pour la première fois.

Le plus souvent, regarder ne suffit pas, il faut aussi sentir, toucher (écorce, feuille, pierre, peau).

Carnets 47

Jardin de l’Etat, Saint Denis de la Réunion: le vert vif de la pelouse – il a beaucoup plu ici. Roucoulement des tourterelles – autres chants d’oiseaux dans les arbres.

L’écorce des arbres noircie par l’humidité. Ciel couvert, chargé de pluie.

Des flaques d’eau dans les allées dallées.

Vert clair (lumineux) sur vert sombre: les grappes de fruits presque ronds qui pendent sous les feuilles longilignes (certaines jaunes) du manguier.

Carnets 46

La journée a commencé avec le cri du kookabura perché sur la branche d’un arbre voisin – transformant une nouvelle fois le quartier en pays du conte.

L’enfant: « Aujourd’hui je vais faire ma sieste dans ta tête. »

« Il n’est pas facile de voyager. Commencer et finir en étant personne. Oui, il n’est pas facile de voyager – mais on a le temps. » (Handke)

Carnets 45

Adelaide Festival (février- mars prochains): au programme, un spectacle d’une compagnie française intitulée « Fire gardens », et en découvrant la photographie d’illustration – des arbres sur un fond rouge flamme – on pense aussitôt aux incendies en cours à quelques dizaines et centaines de kilomètres d’ici. « Un voyage plein de surprises et une expérience partagée des forces élémentaires au maximum de leur puissance », peut-on lire dans la brochure – de l’art pompier sans doute.

Dans la rue, un gros homme d’une cinquantaine d’années vient de passer – en maillot de bain.

Et tous ces gens que j’ai vus circulant pieds nus sur le bitume !

Une autre apparition: le tronc brillant de l’eucalyptus après les averses, le bois blanc devenu verdâtre encore couvert à certains endroits par l’écorce marron foncé et tout de même lumineuse.

Carnets 44

Dans une librairie: un rayon « Military » – pas de rayon « Poetry ».

Un homme que je prends d’abord pour un livreur en raison de sa tenue: sur le trottoir, il brosse un caniche noir qui se dirige ensuite vers la porte d’entrée d’un pavillon cossu. Une voiture de société garée dans la rue: « dog walking and training ».

Sur la pelouse parsemée de fleurs jaunes et blanches tombées d’un arbre, un morceau d’écorce – de la taille d’un grand cahier. Il ne pesait rien – superposition de fines feuilles de couleur blanche et de même texture que du papier qu’on aurait pu détacher (ou feuilleter, effeuiller ?), si bien que j’ai eu envie de prendre avec moi cette espèce de carnet naturel et d’y écrire.

(Il pleut fort – soulagement.)