Carnets 368

Parfois, l’exotique n’est pas le plus lointain, mais le plus proche, ce qui est là devant nous et qu’on voit soudain : cette table de jardin mouchetée par des gouttes de pluie tombées d’on ne sait quel nuage (le ciel est entièrement bleu) – quelques instants plus tard, elles ont déjà disparu.

Des hommes et des femmes noteraient ce qu’ils verraient au cours de la journée et se retrouveraient le soir pour se raconter leurs observations : ce serait de vraies rencontres.

Albert Camus, Carnets : « L’Isle-sur-Sorgue. Grande chambre ouverte sur l’automne. Automnale elle-même avec ses meubles aux arborescences contournées et les feuilles mortes des platanes qui glissent dans la chambre, poussées par les vents sous les fenêtres aux rideaux couverts de fougères brodées. »

Carnets 367

Un certain Thiergarten est l’auteur de ce livre paru dans la collection des Cahiers rouges que je tiens entre mes mains et que je feuillette – livre composé de courts poèmes imprimés en petits caractères, – j’en lis un et aussitôt une photo en noir et blanc apparaît, celle de l’auteur (?) assis à côté de fauves, figure de l’explorateur en terre d’Afrique, début du vingtième siècle – chaque poème en allemand semble évoquer une vie paisible et poétique au milieu des animaux et surtout avec eux – Tiergarten sans h est le nom du vaste parc au centre de Berlin qui veut dire littéralement « jardin des animaux ».

Percussions matinales – échos venant par vagues de la montagne, comme si c’était elle qui jouait du tambour.

Carnets 366

L’homme, à propos d’un mort loin d’ici : « Il y a longtemps, il est passé par chez nous. »

Large allée bordée par un bâtiment administratif flambant neuf et des immeubles d’habitation – deux vieux manguiers au tronc puissant, quelques fruits oranges éclatés sur le sol – deux statues anciennes socle délabré pierre blanche sale : femmes assises décapitées plis de leur tunique encore reconnaissables – d’autres femmes bien vivantes et avec une tête promènent leur chien, les hommes sont au front.

Peut-être que ce que racontent les gens est déjà, d’une certaine manière, littérature.

Carnets 365

Goethe, Voyage en Italie, en route vers Naples : « oranges qui pendaient par-dessus les murs des deux côtés du chemin » / « en haut, le jeune feuillage est jaunâtre, en bas et au milieu il est du vert le plus riche » / « champs de blé bien cultivés, plantés d’oliviers dans les endroits convenables » / « champs pierreux, mais bien labourés » / blés du plus beau vert » / des roches calcaires » / « terrasses rocheuses et pourtant plantés d’oliviers » / « le Vésuve, surmonté d’une colonne de fumée » / « sur le rivage, les premières étoiles de mer et les oursins mis à découvert » / « une belle feuille verte, comme le plus fin vélin » / « des galets remarquables » / « le plus souvent le calcaire commun, mais aussi de la serpentine, du jaspe, du quartz, de la brèche siliceuse, du granit, du porphyre, différents marbres, du verre de couleur verte ou bleue » / « de bons champs de blé, fermés de haies d’aolès » / « les premières collines de cendres volcaniques ».

Carnets 364

Dans mon dos, une voix sans visage : « L’instant T il me nourrit pas. L’avenir me nourrit. Je suis un stratège. »

Je dessine la montagne – et c’est aussi la colline, le village et le clocher qu’on voyait depuis le jardin de F que je dessine. (Morvan, années 70-80)

Quand j’écrivais dans la journée, je devais me replier dans une pièce et m’y enfermer pour me couper du bruit et de l’agitation extérieurs. Mais comme j’écrivais sur ou plutôt dans l’ordinateur, je m’exposais à un bruit et à une agitation bien pires encore.

Écrire dehors / à l’aube / dans un carnet : changement de monde.

Carnets 363

Aube : roucoulement plus sonore de la tourterelle – pour saluer la nouvelle journée ?

Jardin de l’Etat : un rassemblement de pigeons se forme devant le banc où je suis assis. Je n’ai rien à leur donner et ils restent quand même, les yeux fixés sur moi. Tout à coup, l’un d’entre eux, plumage marron clair, vole vers moi et essaye de se poser sur mon genou sans y parvenir, battant des ailes, ses pattes glissant sur le pantalon de la même couleur que ses plumes. Ils continuent à m’observer pendant un moment, puis tous s’envolent en même temps et se posent à l’autre bout de l’allée devant une autre personne. Toute cette scène me fit l’effet d’un rêve, comme si ces oiseaux peu farouches découvraient le premier humain qui venait de débarquer sur l’île (et c’est ainsi que cela se passa – et que tout pourrait recommencer).

Joie de MJ quand il s’exclame : « Demain c’est Noël ! ». Te souviens-tu de la dernière fois où tu t’es réjoui d’une fête avec un telle intensité ? Est-ce que cela remonte à l’enfance ?

Carnets 361

Quelques notes prises pendant ou après la lecture:

Les Singes rouges de Philippe Annocque est « un livre de souvenirs » ou, plus exactement, c’est « aussi un livre de souvenirs » (page 31). Les souvenirs sont fragmentaires, le livre est donc composé de fragments qui s’ajustent plus ou moins bien les uns aux autres, mais de façon mobile, selon une combinatoire qui est celle de l’écriture, c’est-à-dire de l’acte d’écrire (lequel peut parfois consister à retirer, effacer, ou le plus souvent à conserver ou reprendre des strates d’écriture antérieures).

Le portrait de la mère du narrateur née en Guyane puis allant s’installer à l’âge de sept ans en Martinique d’où ses parents sont originaires, ce portrait se fait sous nos yeux de lecteur à travers une série de fragments de mémoire où les paroles des ancêtres (père, oncles, tantes, etc.) participent du récit tout en l’ouvrant continuellement aux béances de la mémoire, à la part d’oubli que dévoile chaque souvenir. Peut-on dire que le sujet du livre n’est pas la mère de l’auteur, mais l’acte de se remémorer lui-même ?

Les Singes rouges est le récit d’une mémoire toujours active, jamais figée, c’est un livre en train de s’écrire, un livre dont on voit l’écriture (celle de la mémoire) se développer par combinaison, ajout ou retrait de fragment (« Faut-il garder ceci ? Quel sens cela a-t-il ? » – page 32), un livre dans lequel l’auteur se demande s’il doit garder ou pas tel ou tel souvenir, laisser des fragments d’une version antérieure du livre et le fait savoir au lecteur (« C’est encore un passage de la précédente version. Il le laisse pour dire qu’il ne le laisse pas »).

Les Singes rouges : ce pourrait être le titre d’un conte ou d’un récit fantastique. Et pour l’enfant qui écoutait sa mère raconter ses souvenirs (parole maternelle qui est au coeur du récit), les singes rouges devaient être comme les personnages d’un conte : « Sur l’autre rive du fleuve on entendait les singes rouges » – phrase répétée plusieurs fois au début du récit, comme la première phrase d’un conte dont on essaye de se remémorer la suite. « Les singes rouges, à ce qu’il sait, sont restés des cris, des chants, dans la mémoire. ».

La mère raconte, mais par bribes, elle ne se souvient pas de tout même si elle se souvient de beaucoup de choses, et le fils note et assemble ces bribes de mémoire maternelle. « Il ne connaît pas le nom du fleuve ». Le fleuve est en Guyane, loin dans la mémoire maternelle. Les singes rouges sont à la fois éloignés dans l’espace et dans le temps – ils sont devenus des images lointaines, inaccessibles. Ils sont passés, par le récit de la mère, dans la mémoire du fils – ou plutôt dans son imaginaire. A chaque point du récit les singes rouges sont ces images de la mémoire qui deviennent figures imaginaires – littérature.

Le récit de la mémoire maternelle est entrecoupé par un autre récit, d’abord un seul paragraphe en guise d’incipit, puis il est complété par d’autres phrases jusqu’à la fin. On a appelé le fils en pleine nuit pour lui dire que sa mère était tombée. Le fils se rend « en plein milieu de la forêt », « en fait juste à l’orée ». Comme dans un conte où un enfant se perd dans la forêt et doit faire face aux dangers. Moment de bascule où le fils s’inquiète pour la santé de la mère et ressent peut-être l’urgence de passer à l’écriture à partir du récit fragmentaire de la mère.

Caractère bancal du récit. Je n’utilise pas ici cet adjectif de façon dépréciative. Le fils écoute la mère et prend des notes en étant lui-même plein de sa propre mémoire (ou de ses fragments de mémoire) et de son propre imaginaire quant à l’origine familiale (il est allé lui aussi en Martinique, il connaît certains membres de la famille, il écoute aussi sa mère en parler depuis son enfance). Ce qui était au départ récit presque légendaire sur les origines (les singes rouges) devient parole à deux (mère et fils), agencement fragmentaire toujours hésitant. On est au milieu de la forêt, ou plutôt on croit y être, mais en vérité on n’est qu’à son orée. On n’arrive jamais au milieu de la forêt. Il n’y a pas de mémoire complète et donc la parole hésite, l’écriture ne suit pas un ordre chronologique, mêle les figures éloignées, et c’est ce qui fait le rythme un peu bancal du récit entre le légendaire du début (avec le désir peut-être de retourner au fleuve évoqué par la mère et de voir les singes rouges) et le récit fragmentaire et forcément incomplet de la mère (puis du fils). Il faudrait voir aussi comment chaque thème abordé (le racisme, la mort, l’inquiétude familiale) participe de ce rythme forcément bancal du récit et l’ouvre constamment à une parole interrogative et parcellaire plus qu’affirmative et englobante – la mémoire n’étant au fond « que » questionnement.

Carnets 360

« Après avoir écumé linguistique, paléontologie et géologie sur sept cents pages, Hermann mourant traçait une ultime esquisse des montagnes sculptées qui bordent Saint Denis de La Réunion et révélaient à ses yeux le mémorial du passé mythique, du « préhistorique » de Bourbon et de toute la Lémurie. »

La faille dans la montagne qu’il avait dessinée, c’était l’ombre qui l’avait fait apparaître ; une fois celle-ci disparue, la faille avait elle aussi disparu ; l’ombre sur le papier ressemblait à un idéogramme dont il ignorait la signification.

Carnets 359

Nouvelles variations du jour.

Les arbres aux fines branches blanches teintées de minuscules points rouges – là-bas, sur le flanc de la montagne – vision calme.

Le flamboyant : au milieu de ses fleurs rouges, les fruits morts de la saison passée (grands haricots noirs recroquevillés).

Le pays du conte : quand le réel autour de toi agit en toi – te parcourt et fait naître des images.

Les oiseaux jouent-ils chaque jour la même pièce ? Peut-être, mais comme les scènes sont à chaque fois dans un ordre différent, on ne reconnaît jamais la pièce de la veille.