Carnets 284

Des bouts de conversation continuaient à résonner en lui, parfois à cause d’un simple mot, comme ce « lebensmüde » qu’avait prononcé Ahmed l’Algérien un soir où il l’avait retrouvé par hasard dans ce café de Tübingen, juste devant l’entrée de la petite salle de cinéma à côté : « Ich bin müde… ich bin lebensmüde » (« Je suis fatigué… je suis fatigué de vivre« ).

En prononçant ce mot, un étrange sourire était apparu sur son visage. N’était-ce pas plutôt cet étrange sourire illuminant tout à coup le visage d’Ahmed qui faisait résonner en lui, après tant d’années, ces quelques mots et celui-ci en particulier ?

Carnets 283

Le jour se lève : le monde t’éveille.

L’image poétique du concert matinal des oiseaux est fausse : il n’y a ni chef d’orchestre ni partition. S’il s’agit bien de musique, alors elle est totalement libre et spontanée, ce qui la rend si bouleversante.

Traduire ou écrire : se former une image intérieure de chaque mot, de chaque phrase, de chaque paragraphe, jusqu’à l’ensemble du texte.

Apparition du paille-en-queue (cela ne se produit pas tous les jours) – vole calmement, plus calmement et plus haut dans le ciel que tous les autres oiseaux.

(Plutôt que « tes images », « tes idées », « tes émotions » : ce que le monde fait surgir en toi, de façon presque impersonnelle.)

Carnets 282

Le petit homme un peu gros type malbar peau très brune cheveux longs visage découvert : marche dans la rue souriant encadré par deux gars masqués plus grands que lui, ses gardes du corps (dernier décret : interdiction de sourire sur la voie publique).

L’homme qui vient de passer sur le trottoir : penché visage masqué capuche sur la tête – bienvenue dans le monde des ombres.

Au milieu de tout leur bruit, de toutes leurs paroles : leur silence abyssal, effrayant.

Carnets 281

Robert Walser : « A présent la température ne cessait de monter et la nature était toujours plus luxuriante, elle était recouverte d’un épais tapis verdissant de prairies, de la vapeur montait des prés et des champs, dans leur beau vert frais et riche les forêts offraient un spectacle ravissant. Toute la nature s’offrait, s’allongeait, s’étendait, se courbait, se dressait, sifflait et bourdonnait et bruissait, sentait bon et restait étendue en silence comme un beau rêve coloré. La terre était devenue bien grosse, grasse, opaque et repue. Elle s’étendait en quelque sorte dans sa luxuriante satiété. Elle était tachée de vert tendre, de vert foncé, de noir, de blanc, de jaune et de rouge, et fleurissait dans un souffle chaud, succombait presque avant de fleurir. Elle était étendue là comme une paresseuse voilée, immobile et ses membres tressaillant et exhalant ses parfums. Les jardins sentaient bon dans les rues et jusque dans les champs où des hommes et des femmes travaillaient ; les arbres fruitiers étaient un chant clair et gazouillant, et la forêt proche, ronde et voûtée était un chœur de jeunes hommes ; les chemins clairs ressortaient à peine du vert. »

On était devenu un morceau de printemps

Carnets 280

Encore une fois : le mur de la case peint en blanc cassé de beige – la plante sauvage qui a poussé devant – la porte à la peinture bleu clair écaillée – la fenêtre obstruée par des planches en bois sombre – juste au dessous du toit en tôle, le panneau marron – en bois également – fixé là sans raison apparente, captant l’attention – sur le monticule de gravas dans l’arrière-cour : une baignoire neuve renversée – et l’autre jour, tournant en rond sur le sol bétonné de la cour principale donnant sur la ruelle : un enfant seul sur une patinette.

Le martin triste (appelé aussi merle de Maurice) : le sommet de la tête entièrement noir – le bec et le pourtour des yeux jaunes – le dessus des ailes noir, le dessous blanc – les pennes de la queue blanches – isolé, se tient silencieux sur le toit avant de pousser un cri sec, désagréable.

Carnets 279

La salangane : oiseau silencieux, sans chant ?

MJ : au moment de se faire baptiser, détale – on court pour le rattraper (les jeunes enfants ont aussi leur « minute de vérité »).

Dès que je m’installe à nouveau dehors – et non plus à l’intérieur, devant la porte-fenêtre ouverte (il fait nettement moins froid, les alizés ont faibli un peu), les chats cessent de dormir et me rejoignent, heureux de pouvoir guetter les oiseaux à mes côtés.

C’est l’enfant qui éduque le père en réveillant en lui sa propre enfance.

(Un sentiment d’étrangeté vis-vis de tout ce qui s’écrit entre quatre murs.)

Carnets 278

Soudain, apres avoir avancé la tête vers la fenêtre pour voir le vol d’un pigeon (il en passe un de temps en temps, traversant le quartier à tire-d’aile) , je lis chez PH : « Oiseaux, messagers de la réalité ».

Moutonnement de taches vert clair sur le flanc de la montagne – arbre au feuillage rouge sombre – ciel bleu.

Le bulbul orphée, invisible : de son chant puissant, occupe l’espace.

Tu n’écris pas sur, tu écris avec.

Carnets 277

Dans la nuit, longtemps avant l’aube : les nombreux pépiements d’oiseaux – leur rythme soutenu, presque frénétique – d’où émergent deux-trois chants paisibles.

Sur la montagne : une antenne en forme de crucifix.

Le chant du coq en pleine ville.

La salangane : son territoire délimité par quelques bâtiments entre lesquels elle vole, à l’écart des axes de circulation humaine. Au milieu de la ville, elle s’est créée cet espace libre, autonome, extérieur à l’agitation générale.

(Jour levé : masse de nuages blancs – montagne mouvante au-dessus de la montagne.)

Carnets 276

« Das Leben poetisieren » : « poétiser la vie ». Quand je lis Handke, je lis aussi Hölderlin, Goethe, Novalis et les romantiques allemands.

« Les soi-disantes expériences « mystiques » sont des expériences de la vie. »

« Contre le flux des pensées : la vision. Contre le bavardage : être silencieux. » (dans la série Dasein/zazen)

Le silence du karst yougoslave (1987) : « un silence pour ainsi dire politique – esthétique – éthique – pour ainsi dire ? »

« Le silence politique » : à l’opposé de toutes les paroles du « débat », de tout le bruit et l’agitation qu’est devenue « la politique » – une communication silencieuse entre soi et le monde, entre soi et les autres ?