Carnets 454

Une atmosphère de violence pure régnait dans la station service. Si les gens avaient été armés, nul doute qu’une fusillade aurait éclaté. De l’autre côté du mur, quelques poules caquetaient tranquillement dans un jardin.

L’âme sombre de la montagne (l’âme rocheuse).

Parents: ceux qui accueillent ce que voit, entend, sent, ressent, découvre l’enfant – et ceux qui leur bourrent le crâne de fadaises (politiques, religieuses, philosophiques) auxquelles ils croient. Dans la découverte / dans la croyance.

Sifflement continu d’une machine à six heures du matin – incapable de dire d’où il vient exactement – sifflement bientôt recouvert par le bruit d’autres machines.

Carnets 453

Ciel bleu-nuit – les vents d’altitude dessinent les formes vaporeuses des nuages – au milieu, l’éclat de la pleine lune.

Au bout de la jetée battue par le vent et les vagues, la « maison du citoyen » où les gens se retrouvent pour fumer de la marijuana (rêve éveillé d’avant l’aube).

Ce que tu écris dans le fénoir, ce que le chat voit dans la nuit.

Carnets 452

Brillant dans la lumière du matin : quantité de petits arbres au tronc vert clair sur le flanc de la montagne (hier ils n’étaient pas là – ils n’étaient pas visibles).

« Dans le désespoir, au moins, beaucoup d’habitudes cessent-elles, mais je n’en reste pas moins bêtement critique. » (PH) Ce « dumm kritisch » que je ne supporte plus, autant chez moi que chez les autres (et la critique intelligente – couplée à une affirmation supérieure – est rare).

Vivre une grande émotion – dans le langage.

Carnets 451

A dix heures du soir, un miaulement déchirant dans la rue. Un chat assis devant le portail de l’école. Il est seul et miaule de désespoir. Puis il s’avance vers une voiture garée à côté, sous laquelle un autre chat l’attend, venu le défier.

Le vieux et le jeune se retrouvent tous les matins à la terrasse du café face à l’océan. Un jour, le premier arrive et dit au second déjà assis à une table : « Aujourd’hui, je joue le jeune et toi tu joues le vieux ».

Tchekhov, lettre à son frère Michel, 25 avril 1883 : « La nuit, je suis sorti du wagon et j’ai vu un vrai prodige : la lune, la steppe à perte de vue, avec des tumuli et le désert ; un silence de tombe tandis que les wagons et les rails se détachent avec dureté dans la pénombre. Le monde semble éteint… Un tableau tel qu’on ne peut l’oublier dans des siècles des siècles ».

Carnets 450

Goethe sur le Vésuve, 2 mars 1787 : « La plupart des laves que j’ai trouvées étaient pour moi des objets connus. Mais j’ai découvert un phénomène qui m’a paru très remarquable, que je veux étudier de plus près, et sur lequel je me propose de consulter les experts et les collectionneurs. C’est un revêtement stalactiforme d’une cheminée volcanique, autrefois fermée en voûte, mais maintenant ouverte, et qui surgit de l’ancien cratère, aujourd’hui comblé. Cette roche dure, grisâtre, stalactiforme, me paraît s’être formée, sans le secours de l’humidité et sans fusion, par la sublimation des exhalaisons les plus subtiles. C’est un sujet à méditer (es gibt zu weiteren Gedanken Gelegenheit). » (traduction de Jacques Porchat)

Carnets 449

Les seuls auteurs nihilistes qui ne soient pas mortifères : ceux qui savent manier l’humour (Bernhard, Céline, Cioran, …) ?

Langage des médias et du pouvoir : « pédagogie »est devenu synonyme de « communication », mot qui est lui-même synonyme de « propagande ».

« Tu as déjà touché une feuille de bananier ? » – « Quelle douceur ! »

Celui qui est malheureux parce qu’il n’a pas eu sa dose de malheur quotidienne.

Carnets 448

MJ (« Première fois ») : à l’aide d’une cuillère, met de la terre dans un petit pot rond et y plante quelques graines. Dextérité de ses doigts fins quand la terre tombe à côté et qu’il récupère les morceaux. Attention à chaque geste, lenteur, silence.

Un homme ou une femme qui passe à côté de toi en te tournant le dos et va s’asseoir à une table plus loin, le dos toujours tourné – un homme ou une femme dont tu ne verras jamais le visage (combien de fois cela s’est-il passé ?).

La joie du voyageur – faute de voyages, l’éprouver avec Gœthe en Italie.

Carnets 447

Lueurs tremblantes des phares des voitures progressant sur la route en corniche – on dirait qu’elles avancent dans une galerie souterraine creusée à travers la montagne – activité intérieure apparaissant naturellement à l’oeil nocturne encore un peu endormi…

Avant l’aube : la lumière allumée dans la cuisine de l’appartement voisin – l’homme qui démonte les meubles dont le bois, abîmé par un dégât des eaux à l’étage du dessus, a été colonisé par des insectes – combat dérisoire mais nécessaire.

Chiens (aboiements) et grillons continuent – « Es geht weiter ! » (explore la joie éprouvée à simplement continuer).

Carnets 446

Le monde hirsute, un peu extravagant des feuilles des bananiers découpées en bandes serrées que le vent agite et désarticule – une impression de fraîcheur quand les autres plantes et arbres conservent, face aux assauts du vent, une espèce de gravité, de « tenue ».

Végétation sur la montagne : pas des formes à proprement parler, mais des hachures aux verts variés plus ou moins grandes, plus ou moins épaisses – un chaos de lignes, de couleurs – une multiplicité de traits anarchiques, composant déjà un tableau.

Devant la montagne, les formes claires et géométriques du bâtiment voisin et de celui d’en face évoquent un univers organisé – et c’est ce même univers qui abrite l’agitation humaine.

Carnets 445

La Semaison (1954-67) : lecture commencée il y a exactement un an, au moment du « confinement » – j’arrive au bout de ces pages lues très lentement. Il y a plusieurs années de cela, à Tübingen, j’ai lu Paysages avec figures absentes, puis Et néanmoins. Des années plus tôt encore, étudiant, c’était les poèmes de L’Ignorant. Ainsi, Jaccottet m’aura accompagné toutes ces années, de loin en loin.

Belle expression : « faire silence ».

« Tout à coup il se tint devant la montagne et fit silence. » – ou : « Soudain il leva les yeux vers le ciel et fit silence. »

Le silence comme quelque chose qu’on choisit de faire, et au-delà de l’acte initial – un monde – « son monde » – auquel on donne forme.