Carnets 85

Un homme feuillette un journal posé sur une table – une femme à côté de lui parcourt les titres et écoute ce qu’il dit – la main gauche de l’homme pend derrière le dossier de la chaise, une cigarette allumée au bout des doigts.

La ligne bleu foncé sur l’horizon de la mer ce matin – apparaît, disparaît selon la lumière qui passe à travers le ciel gris et lourd de pluie.

Les cassias du Siam sur le boulevard à côté ont des fleurs jaunes d’or et des gousses marron clair. Le reste de l’année, on passe à côté d’eux sans les voir.

Journal : un livre qui serait traversé par la lumière de chaque jour.

Carnets 84

Alors qu’il est à l’arrêt dans une file de voitures, il invite la vieille femme (toute petite) à traverser la rue : elle passe à pas lents devant son véhicule et, avant de monter sur le trottoir, se tourne vers lui pour le remercier d’un seul et long sourire – d’un sourire venu tout droit du pays de l’enfance.

Entretien radiophonique avec PH l’autre jour : pourquoi la journaliste ne l’a-t-elle pas questionné sur sa passion pour les moineaux (nombreuses observations dans ses journaux – et aussi dans Mon année dans la baie de Personne) ? Plutôt que les grandes idées creuses, les petits détails poétiques du texte.

L’orange sèche et moisit, la pomme pourrit, le fruit du flamboyant se recroqueville et noircit.

Moment de joie : courir sous la pluie avec des enfants.

Carnets 82

« Ce qui est bien ici, c’est qu’il ne fait ni trop chaud, ni trop froid. » (une femme à son mari dans une allée d’un centre commercial)

Handke à la radio hier: « Je connais ça, on parle deux heures de choses et à la fin on parle de l’engagement de l’écrivain quand on devient fatigué, non, non, je connais le système journalistique… Je n’ai aucune opinion, aucune position… J’ai rien à expliquer… Parlez, vous, mais moi je n’ai rien à dire…. J’ai déjà tout dit, j’ai rien à ajouter… ça mène nulle part de parler de ça, nulle part… je pourrais parler avec la guimbarde par exemple. » (il joue de la guimbarde)

« La caravane du numérique », dit la femme à la voix nasillarde. Puis d’autres mots sortent de sa bouche et défilent comme de braves petits soldats: président – vice-président – trésorier – rectorat – logistique, etc.

La vie spirituelle ? Le dos et les bras d’une top-model tatoués de symboles énigmatiques.

Ils parlent trop ? Ils parlent – et c’est déjà trop.

Carnets 81

Le martin triste dressé sur le crâne de Roland Garros face à l’océan – gueule. (Barachois, 03/03)

Philippe Charlier, médecin et anthropologue, à propos des zombies en Haïti (un zombie est un homme qu’un sorcier a fait revenir d’entre les morts et qui vit et travaille au milieu des autres). Quand Charlier a pris l’un d’entre eux en photo au milieu d’une rizière, celui-ci n’a pas impressionné la pellicule et il n’était pas sur le cliché.

« Il est charmant et instructif de se promener au milieu d’une végétation étrangère. En présence des plantes habituelles, comme des autres objets depuis longtemps connus, nous finissons par ne penser à rien, et qu’est-ce que regarder sans penser ? Ici, en présence de cette variété nouvelle pour mes yeux, je suis toujours plus saisi de la pensée qu’on pourrait faire dériver toutes les plantes d’une seule. » (Gœthe, Voyage en Italie)

Journal de Kafka : une vingtaine de pages restent à traduire dans le cinquième carnet, écrites entre le 3 et le 17 mars 1912.

Une petite plume noire et blanche trouvée sur un parking – je me demande de quel oiseau elle peut provenir.

(Il n’y a pas de pie ici – encore moins de cassican flûteur.)

Carnets 80

Goethe à Venise: « Vers le soir, je suis allé me perdre à nouveau sans guide dans les quartiers les plus éloignés de la ville. Les ponts ici sont tous constitués d’escaliers afin que les gondoles et des bateaux bien plus grands puissent passer facilement dessous. Je cherchais à me repérer autant pour entrer que pour sortir de ce labyrinthe, sans demander à qui que ce soit, en m’orientant une nouvelle fois uniquement d’après le ciel. » (Voyage en Italie)

Quand il pleut ici et que les gouttes sont particulièrement fines: il farine.

Le fruit du flamboyant cueilli sur une branche basse ressemblant à un grand haricot vert : se tord – apparition de quelques points noirs.

On manquait cruellement d’espaces publics où les gens pourraient s’insulter librement. On en créa un dans chaque ville, dans une ancienne friche industrielle le plus souvent. Face à l’affluence, on décida de les laisser ouverts également la nuit.

Carnets 79

A 8 heures du matin, le Chinois désœuvré a fini sa journée et il erre dans les rues de la ville.

Assis sur la terrasse de l’appartement avant le crépuscule. Posé sur le bâtiment d’en face, un cardinal – petit oiseau rouge – m’observe en silence.

MJ 3 ans et demi, après un échange avec lui dans sa langue-mère : « C’est moi qui t’apprends l’espagnol ! »

Carnets 78

Au carrefour du lavoir, un flamboyant chargé d’espèces d’énormes haricots verts – ce sont ses fruits. (quartier de la source, Saint Denis)

« Ciel grisé… week-end ventilé » – les mots de la télévision comme les champignons pourris de Hofmannsthal – pas seulement dans la bouche, mais aussi dans les oreilles.

Je regarde un instant l’homme qui joue de la batterie en frappant des mains sur la table et des pieds sur le sol : il se lève, prend sa tasse et va s’installer au bar. (RG, 29/02 )

« En écrivant, je mets les choses à l’abri en moi ; les transcris simplement. Et cela suffit pour que je me qualifie d’écrivain ? » (Handke)

(Moi, je n’aime pas qu’on me regarde écrire.)

Carnets 77

Passée l’averse, la pluie sous les arbres secoués par le vent.

L’homme assis sur un banc parle au téléphone en face des caisses du supermarché – tatouages sur les deux bras – barbiche grise – essaie différentes postures – ses yeux roulent dans un coin inconnu de l’univers.

La femme au petit carton sur les bras : « Non non tu t’en vas pas, non non tu t’en vas pas » (et ça gratte à l’intérieur).

Nous sommes pour les animaux ce que sont les tempêtes et les inondations pour nous (Hebbel cité par Handke).

Carnets 76

L’histoire de Kafka que je finis de traduire – celle d’Oskar Reichmann, « fou parfait » – est donc vraie : j’ai trouvé en ligne l’article qui provoque sa colère – « Das Kind als Schöpfer » – dans le Prager Tagblatt du 25 février 1912, je suis même tombé sur un avis de décès datant de 1934. Kafka note quelques pages plus loin dans le cinquième carnet du Journal : « Le lendemain de notre conversation, le récitateur Reichmann a été interné dans un hôpital psychiatrique ».

Agitation chez les moineaux : refont leur nid au même endroit où il a été défait – entre le mur et l’auvent – leurs petits cris de panique – des brins d’herbe éparpillés sur le sol et les tables en bas.

« Les ponts minuscules de l’enfance. » (Handke)

Passage à un petit carnet de 64 pages – juste pour éviter de perdre celui que j’utilisais depuis le départ pour l’Australie, plein de souvenirs (notamment végétaux et animaux) – puisque je me sers avant tout des carnets à l’extérieur, dans des lieux divers.