Carnets 207

Vivre – toujours tendre vers quelque chose qui n’existe pas ? Si c’est le cas, alors la moindre « chose » qui t’entoure : oiseau, pierre, arbre – te sauve.

« Représenté par les rochers dans le jardin zen, le mont Penglai assailli par les vagues tumultueuses, ça dit qu’il ne faut pas se laisser emporter par la société, et qu’il faut garder sa propre sensibilité. » (Daitoku-ji)

Ce qui lui traversait la tête – idées, pensées, souvenirs – lui faisait l’effet d’un rêve. Seul ce qu’il écrivait et voyait ensuite noté sur une page lui paraissait réel.

Les vieux manguiers : gardiens du parking désert le week-end – parking comme un ancien terrain vague bordé à certains endroits par un muret en pierres (une partie trouée au milieu à un endroit, plusieurs pierres effondrées sur le bas-côté).

Plus loin, à l’embranchement de deux rues : un grand crucifix blanc à ciel ouvert, un autel avec quelques cierges éteints et un allumé, deux bancs en face.

Carnets 206

A la table d’à côté, la jeune Chinoise qui emploie un mot désuet : filou.

Handke à propos de Jaccottet : « Der dichterische Mensch » (« l’homme poétique »). Et il ajoute : « Pour lui, le Mal est littéralement impensable ».

Le canif toujours dans la poche – les fines branches de noisetiers coupées pour en faire des arcs. (Morvan, années 70)

Philippe Jaccottet, La Semaison : « Restons fidèles à notre expérience immédiate plutôt que de vouloir tout écouter de ce qui la contredit de l’extérieur ».

(Son rire mécanique, managérial – ponctuant des propos qui n’ont rien de drôle.)

(Et quelques plus grosses branches aussi, pour faire des cannes.)

Carnets 205

Une dizaine de personnes à l’intérieur de la salle d’attente, les autres attendent dehors sur le trottoir.

« Madame Mohammed Ali ? » Une dame corpulente se lève.

Un homme : masque sous le nez, déambule entre le secrétariat derrière une vitre et la rue ventée – semble en pourparlers, légèrement nerveux.

Le même homme plus tard, assis jambes croisées : mocassins, chaussettes de soie montantes blanches un peu flasques faisant des plis.

Dans la rue : un petit groupe d’hommes s’est formé naturellement, joviaux pour la plupart – retrouvent avec plaisir l’ambiance de cour de récréation.

La secrétaire : circule entre le bureau et la rue où elle appelle les heureux élus auxquels elle attribue d’un geste du bras une place assise à l’intérieur.

Une femme de temps en temps : monte l’escalier vers le « centre femme » – « C’est fermé madame » – redescend les marches.

Des ouvriers : le second pousse un chariot, le premier ouvre et tient la porte battante au fond de la salle d’attente.

D’autres ouvriers : « Ce n’est pas ici, c’est à côté » (la secrétaire)

Un homme : s’assoit sur un siège à l’entrée, sans permission. « J’ai 70 ans, je viens de faire un kilomètre. » La secrétaire râle et retourne se réfugier derrière sa vitre – un peu comme certains poissons vont se cacher derrière un rocher artificiel au fond de leur aquarium.

L’homme aux chaussettes de soie blanches montantes descendantes à plis refait une apparition – nouvelle tentative auprès de la secrétaire qui semble porter ses fruits.

Deux petites vieilles dos voûté : claudiquent l’une derrière l’autre parfaitement synchrones.

Celles et ceux qui sont assis dans la salle d’attente : paraissent sereins, sans humeur – simples spectateurs habitant une bulle impénétrable. (10/07/2020)

Carnets 204

Goethe à Rome, 2 décembre 1786 : « En général, on ne peut rien comparer à la vie nouvelle que procure à un homme qui pense l’observation d’un pays nouveau. Bien que je sois toujours le même, il me semble que je suis changé jusqu’à la moelle des os ».

3 décembre : « A ce lieu se rattache toute l’histoire du monde, et je compte un second jour de naissance, une véritable nouvelle naissance, du jour où je suis arrivé à Rome ».

13 décembre : « Il faut, pour ainsi dire, naître de nouveau, et l’on reporte ses regards sur ses anciennes idées, comme sur ses souliers d’enfants ».

20 décembre : « La seconde naissance qui me transforme du dedans au dehors, continue son oeuvre ».

Carnets 203

Forte houle depuis plusieurs jours sur les côtes ouest et sud – des vagues jusqu’à huit mètres de hauteur. Relevé la phrase suivante dans un journal : « Un train de houle peut en cacher un autre ».

Après la mort de sa mère, il voulut la voir réincarnée dans une mésange qui venait chaque matin se poser sur la terrasse de son pavillon – dernier vestige de l’esprit religieux chez ce spécialiste du management en entreprise.

Philippe Soupault : « Quand nous sommes partis Breton et moi, Apollinaire finissait son Picon citron » (café de Flore, un jour de 1917)

Le vent tourne les pages du livre en arrière – m’invite à relire ? – tourne les pages du carnet en arrière – m’invite à réécrire ?

Carnets 202

Un entretien de 1984 avec Philippe Soupault, réalisé par Bertrand Tavernier. On voit les deux hommes dans l’appartement parisien du poète et à différents endroits symboliques de l’histoire du surréalisme – notamment devant l’hôtel des grands hommes en face du Panthéon, hôtel où vivait André Breton à la fin de la première guerre mondiale – et dans le passage Jouffroy où Soupault évoque les rencontres des surréalistes dans un bar portugais qu’il y avait alors, Tavernier et lui sont en train de parler au milieu du passage, devant des étals couverts de livres d’un bouquiniste, quand je vois derrière eux une silhouette que je reconnais aussitôt : jeune homme à la tignasse frisée noire visage un peu rond regard tourné vers les deux hommes qui parlent devant la caméra expression du visage concentrée tenant un livre dans la main gauche – D, oui, c’est lui, sans aucun doute possible, un ancien camarade au lycée de Cergy passionné de littérature dont j’ai été très proche en 83-85, années de première et de terminale, deux années où avec D et E – lui au lycée de Cergy jusqu’à la première seulement, puis parti préparer le bac dans un établissement parisien – nous n’avons cessé d’échanger à propos de nos lectures et passé nos samedis ensemble à Paris, visitant toujours les mêmes librairies de Saint Michel et ensuite passant chez les bouquinistes sur les quais de Seine – le film étant sorti en 84, a-t-il été tourné l’année d’avant, exactement la période où nous étions une fois par semaine à Paris ? – mais que faisait D passage Jouffroy ? ensemble, nous n’avons jamais été dans ce quartier des grands boulevards – ou bien était-il venu seul ? – c’est le plus probable. En tout cas – je repasse plusieurs fois la séquence – la ressemblance physique est troublante, et même si la qualité de l’image n’est pas excellente, il y a ce regard figé et intense de D tourné vers Soupault et Tavernier, entendant visiblement et même écoutant ce que raconte le vieux poète qu’il n’a sans doute pas reconnu mais attentif parce qu’il parle du surréalisme à une époque où lui-même (et moi aussi) découvrait plusieurs de ses auteurs et notamment – je m’en souviens René Crevel (et bien sûr Rimbaud, Lautréamont, Breton, Char), cette posture de tout le corps qui le caractérisait quand quelque chose ou quelqu’un, n’importe où, dans la rue, dans un café, dans un musée, l’intéressait, le fascinait, plus un geste, plus un mot, juste le regard et l’écoute, presque quelque chose d’enfantin, curiosité pure, fascination extrême (et pour tout comme ça: fille, musique, littérature) – difficile et même impossible pour moi de ne pas croire qu’il s’agit de lui, qu’à cause de la mauvaise qualité de l’image ce puisse être un autre, lui, à plus trente ans de distance errant encore dans ce passage jadis fréquenté par les surréalistes, revisité sous ses yeux et les miens par l’un de ses plus illustres représentants, passage également fréquenté, longtemps avant les surréalistes, par Lautréamont qui habitait à quelques pas de là, à côté du « bouillon Chartier » comme le rappelle Soupault. Passage Jouffroy, passage des fantômes.

Carnets 201

Quand la quatre-voies s’arrête à Saint Benoît et que commence la petite route côtière : l’impression d’entrer dans un autre pays dont chaque forme, chaque couleur est surprenante – le pays du conte.

Les deux noyers dans le jardin – et le vieux chêne dans le pré à côté où paissaient les vaches (pendant les années d’enfance, plus après) – le vieux chêne, disparu un jour (abattu par la foudre, par les hommes ?). (Morvan, années 70)

Le serveur JP : vit séparé de sa femme malbare, problèmes avec le fils adolescent qui bâche les cours et fume du shit, ensuite avec la fille plus jeune partie vivre un temps chez une copine, problèmes avec la banque et les impôts, et puis la maladie, l’opération et le retour au travail avec des douleurs au dos (les reins), l’épuisement parce qu’à cinquante ans passés il doit courir toute la journée en pleine chaleur, la première tentative de suicide, une semaine à l’hôpital, l’enfance qui pèse toujours (laissé par sa mère à l’Assistance publique à Nancy) – et la mort une nuit de décembre pour tout régler d’un coup.

Le bulbul orphée : soulève sa queue en sautant d’une branche – bas du ventre rouge.

Carnets 200

Grandes gousses vertes accrochées aux branches du cytise : des serpents qui se tordent, le corps bombé par des graines rondes comme des billes.

Le fabricant de pinceaux quelque part en Chine, à propos des poètes et calligraphes : « Ils vont dans la forêt et voient la beauté là où nous ne la voyons pas ».

L’homme assis sur un banc à côté du boulevard : barbe grise frisée agitée par le vent, cheveux noirs sous la casquette – quelques sacs en plastique à ses pieds pour transporter ses affaires – toujours là le matin, immobile, visage inexpressif devant le flot des voitures – semble indifférent à tout – est-ce qu’il me voit quand je passe ?

Deleuze, Abécédaire : on ne rencontre pas quelqu’un, on rencontre quelque chose – on ne désire pas un objet ou une personne, on désire un agencement.

La vie fluide soudain, sans que tu t’en rendes vraiment compte. Le plus souvent dans l’écriture.

Carnets 199

Des haïkus parfois irrévérencieux à l’égard des divinités : « Au Bouddha / je montre mes fesses – la lune est fraîche » (Masaoka Shiki)

Dimanche matin : deux hommes et une femme assis à la terrasse du R.G. – le plus vieux : gros homme en short cheveux coupés très court la soixantaine – lit le journal, les deux autres tête baissée sur leur écran – la redressent quand le plus vieux lit un passage du journal à voix haute et commentent brièvement avant de replonger la tête – un léger souffle de vent fait trembler les feuilles des minuscules palmiers dans les bacs, jaunies par la lumière.

Céline : « Je travaille et les autres foutent rien ».

Carnets 198

Hier : en route vers l’est, la quatre-voies jusqu’à Saint Benoît, l’océan à gauche, les champs de canne à droite, plus haut les montagnes perdues dans les nuages, après Sainte Anne beaucoup moins de circulation, on roule sur une petite route longeant la côte et traversant un village après l’autre, faute de trottoir les gens marchent sur le bord de la route, de vieilles boutiques à la façade délabrée, ici et là une case effondrée envahie par la végétation, de petites habitations modestes, derrière des basse-cours avec coqs, poules, canards, de chaque côté de la route des plants de canne, longues herbes vertes et jaunes, la route serpente au milieu du vert rutilant des plantes et des arbres, plusieurs papayes pendent en l’air dans un jardin, à gauche des chemins qui conduisent à des habitations en contrebas et aux falaises, Sainte Rose, une rue à la chaussée défoncée (apparemment en travaux) mène au port, des cases colorées devant lesquelles parlent quelques femmes déjà âgées, une pancarte devant l’entrée d’une maison « Vente d’orchidées », la fille de l’air comme une chevelure de vieille femme recouvrant la clôture d’un terrain à l’abandon, dans le virage un bâtiment EDF, quelques voitures garées sur l’esplanade surplombant le port dans une crique artificielle à l’abri de l’océan et du vent, de petits bateaux de pêche amarrés, la mer grise lumineuse, les vagues en se formant dessinent des traits noirs fugitifs à la surface des eaux (leurs ombres), on croit voir la nageoire d’une baleine (c’est la saison), trois canons rouillés dirigés vers l’océan (vestiges d’une bataille entre les Français et les Anglais en 1809), deux grands palmiers nouvelles colonnes de temple grec, un rideau de pluie ligne noire sur l’horizon, l’averse vient vers nous, sur la terrasse du snack des moineaux guettent la moindre miette qui tombe des sandwichs, ils sont posés sur le mur juste en face de la table, écartent leurs plumes pour se réchauffer un peu sur le béton ensoleillé, leurs minuscules yeux gris scintillent à certains instants, la terrasse est déserte, quelques personnes passent commande à la caisse et repartent, derrière le snack deux hommes âgés bavardent sous un arbre, plus loin un groupe de pêcheurs sur un petit promontoire rocheux tendent leurs cannes, au-dessus du port la falaise est recouverte d’un épais manteau de végétation, quelques gouttes de pluie arrivent sur la terrasse mais si fines qu’on les sent à peine sur le dos des mains et les avant-bras, l’horizon s’est assombri – plus loin après Piton Sainte Rose, après Notre-Dame-des-Laves (une église au milieu d’une ancienne coulée de lave), la route qui descend parmi les arbres, presque personne sur les parkings en ce jour d’hiver austral, les palmiers et cocotiers au tronc ocre orange (sans doute un champignon), un restaurant à la façade et au toit blancs : « Port du masque obligatoire », « CB en panne », quelques barques de pêcheur (l’une d’elles remplie à ras bord d’eau de pluie) posées devant une pente en béton conduisant à la mer, un homme en tenue de plongée parle avec quelqu’un devant une voiture rouge, un vieux badamier aux branches puissantes, quelques bancs, un petit pont au-dessus d’une rivière qui va se jeter dans les vagues quelques mètres plus loin, des plantes aquatiques à gauche et à droite du chemin de bois, des sons brefs et vifs comme des claquements de langue : des crapauds cachés dans l’eau sous les plantes, un banyan : plus que le tronc composé de multiples lianes agglomérées, branches plus haut sectionnées, de larges feuilles vertes flottent autour du tronc l’habillant comme une robe, le bruit léger des cascades sur la falaise boisée en face, dans mon souvenir j’ai confondu l’Anse des cascades avec Grande Anse tout au sud, pas de plage ici, une côte faite de roches volcaniques, des vacoas alignés en surplomb protégeant du vent et des embruns, quelques tentes au milieu de la palmeraie, le gris du ciel et de la mer toujours lumineux, un ancien pont effondré une rivière à sec, un énorme bloc de terre rouge retourné au milieu de la forêt plus loin, sur le sol des déchets végétaux de toute sorte (des feuilles, des fruits ovales et durs de badamiers, leur chair rouge et violacée, des bouts de palmes), des rochers noirs partout visibles, un escalier en pierre monte dans la forêt, un accès à la côte de roche noire contre laquelle les vagues viennent frapper en produisant des jets d’écume, quelques promeneurs venus en famille mais aucun touriste, plus tard les tables en plastique rouge du snack en face des barques de pêcheur et du vieux badamier, l’homme en tenue de plongée est toujours là, en train de raconter ses aventures à de nouvelles personnes, une vieille femme passe et va s’asseoir à une table plus loin, un homme (son fils ?) lui amène un café dans un gobelet en plastique et y verse le contenu d’un sachet de sucre en lui souriant, des tisserins (oiseaux jaunes et noirs) courent entre les tables, au-dessus sous le toit leurs nids fabriqués avec de longues herbes jaune clair.