Dénudé

Chemin tournant

Calvin dans une cellule a rendu par la bouche, et si je n’écris pas suis autant cadavre que lui. Mais les pages défuntent, les mots aussi. Ai rédigé des notes, à Laval P.Q., sur son autre destin. Qui est le nôtre, d’une double vie. Celle pauvre, bagage qu’on traîne, lourd mais sans presque rien, une brosse à blanchir les dents de la nuit, une crème pour grimer le jour, peut-être un chapeau. Et celle qui flottante, dessus, nous tient la tête, hors du béant, non du rêve — son invention, d’un ailleurs que parfois l’on touche. Une sorte d’horizon, lointain des choses et du soi. Savait-il, d’avoir lu, le chant d’une bergeronnette, le parfum des tilleuls et le creux de la pierre où le noir transparaît ? Croire sa parole seule est ce qui reste à faire. Croire son dénudement, bien que nul ne se donne, qu’on soit plutôt livré…

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Carnets 7

Question de l’écriture de fiction qui sort de cette vie connectée en permanence aux évènements, le spectacle de l’actualité génère une écriture coupée en soi de la réalité, se nourrissant uniquement des « images du monde ».

Est-ce qu’on voit et ressent le monde devant un écran (de télé ou d’ordinateur) ? Est-ce qu’on parle à quelqu’un, est-ce qu’on écoute quelqu’un ?

Il y a des écrivains trop admirables

« Oui, Stifter est incroyable. C’est un des grands de la narration allemande de tous les siècles. Mais prenez, par exemple, Ernst Jünger : il a écrit de belles choses, il y a des paragraphes magnifiques dans ses Chasses subtiles où il dit les papillons, les choses de la nature, le cosmos de l’homme, mais il a vraiment cette maladie de se sentir obligé de conclure chaque paragraphe où il écrit ses phrases comme un vol de colibri, par un « Maintenant on peut voir avec cette chose-là que la nature », etc. Il joue.

Goethe ne l’a jamais fait ou quand il a fait des conclusions, c’est toujours vers la lumière, alors que chez Jünger, tout est fermé. Jünger, c’est comme un système fermé. Toutes ses observations, qui sont parfois admirables, sont trop admirables. Moi, je n’aime pas admirer. J’aime bien être touché, sentir l’osmose avec celui qui écrit. Certes, lui aussi est en osmose avec le monde qu’il décrit, mais d’une manière trop admirable pour me toucher. Il y a des écrivains trop admirables comme chez vous, en France, Pierre Michon. Il écrit tellement bien qu’il écrit comme un cardinal. Il se met dans la vie des autres, et dit : « Maintenant je vois la vie. » On est embêté par cela. C’est contre mon instinct d’écrivain. Il y a tellement d’attitudes d’écrivains et aussi tant de structures du récit qui se touchent. »

Entretien avec Peter Handke

Lucien Suel, Les Vers de la Terre

Plusieurs récits de résidences d’écriture, notamment – c’est celui qui m’a le plus intéressé et même impressionné – à Armentières, au secteur G18 de l’Établissement Public de Santé Mentale Lille-Métropole. Narration sur un mode poétique basée sur des contraintes de formes numériques, ici je reprends les explications de la quatrième de couverture : 1) arithmonyme (comptage des mots, des versets de 23 mots) ; 2) arithmogrammatique ou justifiée (comptage des signes typographiques). Ces contraintes ont leur importance que je n’ai pas saisie tout de suite, il a fallu que je lise quelques dizaines de pages pour me rendre compte qu’elles donnaient au récit : 1) un rythme par lequel on est insensiblement entraîné ; 2) une mise en relief de détails ou d’éléments qu’on n’aurait pas forcément évoqués dans une prose libre parce qu’ils auraient été considérés comme insignifiants ou banals ; 3) et surtout une tension qui est celle du travail poétique auquel se livre l’auteur lors de ces résidences d’écriture, car il n’est jamais libre lors de ces journées dont il rapporte le déroulement, mais réalise une tâche très précise, celle d’écrire un livre, dans le journal d’Armentières, son récit La Patience de Mauricette . Il ne s’agit donc pas seulement, dans ce journal, d’observer, de dialoguer avec le personnel (ce que fait quotidiennement l’auteur pour rassembler des matériaux), mais d’organiser, de structurer un récit en cours d’écriture, d’où la forme choisie du verset qui rend parfaitement compte de l’effort proprement littéraire qui est exigé de lui. On le voit donc déambuler dans les différents bâtiments et jardins de la structure psychiatrique, rencontrer autant des patients que des membres du personnel, mais aussi faire des lectures pour des enfants et leurs parents et travailler dans son bureau à l’œuvre en cours. À noter ce point important à mes yeux : le fait que Suel passe facilement des patients aux infirmiers qui doivent affronter des situations évidemment difficiles (scarifications de certains patients, hurlements, crises, etc.). D’autres observateurs se seraient peut-être livrés à une forme de voyeurisme en se concentrant exclusivement sur les « malades », pas lui, et on lui en est reconnaissant à la lecture. La structure psychiatrique n’est pas abordée séparément du reste de la société. À l’extérieur, certaines personnes dites normales peuvent avoir un comportement singulier et violent et il en faudrait peu pour qu’ils glissent dans la pathologie. D’autre part, l’auteur en résidence a des discussions avec des patients, notamment à propos de poésie (une patiente souhaite publier ses poèmes), discussions qu’il pourrait aussi bien avoir à l’extérieur. La frontière est donc floue entre dedans et dehors, normalité et pathologie, et Suel veille à la maintenir floue, ce qui fait l’originalité de ces pages imprégnées d’humanité. Le travail du poète n’est pas celui du juge ou du médecin, il a recours à d’autres facultés que la seule raison, conçue comme un outil permettant de classer autant les choses que les êtres. D’où l’empathie de l’auteur que l’on perçoit à chaque page de ce journal autant envers le personnel (docteurs, infirmiers, jardiniers, etc.) qu’envers les personnes internées, la souffrance étant ici partagée par tous et nullement réservée aux seuls patients.

Aux éditions Dernier Télégramme

Carnets 4

– Vous avez changé.

– Oui, pour faire vite, c’est lié au fait qu’aujourd’hui je n’aime plus autant lire Kafka et que je lui préfère Robert Walser. Ce monde grotesque et d’un seul tenant, ce monde disons triste et dépressif de Kafka, il ne me correspond plus. Cette monomanie s’est complètement défaite en moi, je ne suis plus capable de la comprendre. Je me suis considérablement éloigné de ces écrivains monomaniaques comme Céline, Kafka ou Bernhard. Pour moi il est important qu’il existe un désir de vivre, pas simplement proclamé, mais précis, et je le ressens parfois, et ce désir j’aimerais le formuler.

Peter Handke, entretien avec André Müller, octobre 1972.

Carnets 3

Rencontre avec Werner Kofler, Vienne, 29/07/2010

cinéma : Coup de torchon (P.Noiret) et Le Juge et l’assassin (évoque Dürrenmat).
le train dans ses récits, je cite Amok und Harmonie (—> « Kompliment ! »)
veut m’offrir des livres de lui que j’ai déjà, sauf Doktorarbeit sur intertextualités (citations dans son œuvre)
écrit avec machine à écrire, refuse ordinateur (sa fille lui en avait offert un)
nous envoie son livre « Zu spät » à paraître en août
Krankheit : poumons droit et gauche, cancer de la langue. Opération de huit heures pour poumons.
— > comme Beckett (dit-il)
avait pas bu pendant 6 mois
lectures : romans policiers (Chandler), Diderot (Jacques le fataliste)
Bernhard : monotone, toujours la même chose, enseigné à l’école (question de R)
en août dans les montagnes et Salzbourg
offre cigarettes à R et dit qu’il y a différentes sortes
habite à 3 stations de Stubentor
revues autrichiennes : Manuskripte / Kolik
connaît Jelinek depuis années 60
3 ans et demi formation de prof, « Vous avez été prof ? » —> « Eben nicht »
éditeurs : « Ich habe viele » (j’en ai beaucoup)
du café avec verre d’eau + bière
belle bague noire (de femme), beau parapluie, briquet noir