Carnets 48

Un balcon à chaque chambre de l’hôpital des enfants – je n’y ai jamais vu un enfant.

C., un chat de la maison, se frotte avec ferveur contre un morceau d’écorce que j’ai fini par emporter après l’avoir plusieurs fois ramassé Somerset street pour le tourner entre mes mains et l’admirer.

Les lumières de La Possession puis de Saint Denis depuis l’avion de nuit qui longeait la côte nord de l’île – comme un pays où j’arrivais pour la première fois.

Le plus souvent, regarder ne suffit pas, il faut aussi sentir, toucher (écorce, feuille, pierre, peau).

Carnets 47

Jardin de l’Etat, Saint Denis de la Réunion: le vert vif de la pelouse – il a beaucoup plu ici. Roucoulement des tourterelles – autres chants d’oiseaux dans les arbres.

L’écorce des arbres noircie par l’humidité. Ciel couvert, chargé de pluie.

Des flaques d’eau dans les allées dallées.

Vert clair (lumineux) sur vert sombre: les grappes de fruits presque ronds qui pendent sous les feuilles longilignes (certaines jaunes) du manguier.

Carnets 46

La journée a commencé avec le cri du kookabura perché sur la branche d’un arbre voisin – transformant une nouvelle fois le quartier en pays du conte.

L’enfant: « Aujourd’hui je vais faire ma sieste dans ta tête. »

« Il n’est pas facile de voyager. Commencer et finir en étant personne. Oui, il n’est pas facile de voyager – mais on a le temps. » (Handke)

Carnets 45

Adelaide Festival (février- mars prochains): au programme, un spectacle d’une compagnie française intitulée « Fire gardens », et en découvrant la photographie d’illustration – des arbres sur un fond rouge flamme – on pense aussitôt aux incendies en cours à quelques dizaines et centaines de kilomètres d’ici. « Un voyage plein de surprises et une expérience partagée des forces élémentaires au maximum de leur puissance », peut-on lire dans la brochure – de l’art pompier sans doute.

Dans la rue, un gros homme d’une cinquantaine d’années vient de passer – en maillot de bain.

Et tous ces gens que j’ai vus circulant pieds nus sur le bitume !

Une autre apparition: le tronc brillant de l’eucalyptus après les averses, le bois blanc devenu verdâtre encore couvert à certains endroits par l’écorce marron foncé et tout de même lumineuse.

Carnets 44

Dans une librairie: un rayon « Military » – pas de rayon « Poetry ».

Un homme que je prends d’abord pour un livreur en raison de sa tenue: sur le trottoir, il brosse un caniche noir qui se dirige ensuite vers la porte d’entrée d’un pavillon cossu. Une voiture de société garée dans la rue: « dog walking and training ».

Sur la pelouse parsemée de fleurs jaunes et blanches tombées d’un arbre, un morceau d’écorce – de la taille d’un grand cahier. Il ne pesait rien – superposition de fines feuilles de couleur blanche et de même texture que du papier qu’on aurait pu détacher (ou feuilleter, effeuiller ?), si bien que j’ai eu envie de prendre avec moi cette espèce de carnet naturel et d’y écrire.

(Il pleut fort – soulagement.)

Carnets 43

La femme (indonésienne ?) qui marche toute la journée dans le quartier, un gros sac noir en plastique épais (il a toujours l’air plein) dans une main, une poussette de marché qu’elle tire de l’autre main. Elle est petite et maigre et porte un bob qui lui cache le haut du visage. L’autre jour, je l’ai croisée avec tout son chargement, il n’y avait de la place que pour une seule personne à cet endroit de la rue montante, je suis resté en bas pour qu’elle puisse descendre et en passant elle m’a adressé un sourire des yeux franc et magnifique, un sourire de l’âme.

Le même couvre-chef sur la tête d’un homme brun barbu avant-hier de l’autre côté de la rue à Sydney: j’ai cru voir Philippe Rahmy revenu d’entre les morts, sourire aux lèvres, se tenant sur ses deux jambes – qu’allait-il me raconter ?

Chowder Bay – poussette a remonter par des escaliers qui n’en finissent pas, puis une longue rue très pentue avec l’enfant à l’intérieur répétant: « Tu peux, tu peux, tu peux. »

Le mot Grasmittelstreifen a propos d’un chemin en Ecosse chez Handke me rappelle la petite route qui menait à F dans le Morvan – montée et descendue tant de fois à pied. Au milieu, une fine ligne d’herbes, dont des pissenlits, sur laquelle je marchais enfant – comme un chemin de verdure à l’intérieur de la route goudronnée.

Carnets 42

Les gens qui ne parlent que de « management » et d’ « organisation  » (et les mots « dollars », « percent », « cost » comme s’ils étaient les plus familiers) – même le dimanche en short et tee-shirt ici au café – toujours plus bruyants que les autres (voix, téléphone) – les démons de notre temps ?

Darling Harbour, aquarium de Sydney – première fois que je vois un axolotl, et je ne peux m’empêcher de penser: « l’animal de Cortazar » – comme s’il s’était échappé de l’un de ses livres.

« Pas de soucis » (« No worries »), « il est sorti de sa zone de confort » (« he has stepped out of his comfort zone »): parler anglais alors que tu crois encore parler français, ça doit être ça, la mondialisation heureuse.

« Une des particularités qui ont fait la célébrité de l’axolotl est sa capacité à régénérer des organes endommagés ou détruits. L’axolotl est non seulement capable de reconstituer par exemple un œil manquant, mais il peut aussi recréer certaines parties de son cerveau si elles ont été détruites. »

Je croise les bras et je sens quelque chose de collé sur ma peau au-dessus du coude – une étiquette de supermarché – aucun prix dessus.

Animal des métamorphoses.

Carnets 41

La vacance, et non les vacances. Comme on dit « la vacance du pouvoir », la vacance de l’ego, ce que le voyage rend parfois possible.

Le syzygium australe dans la cour. Un cassican flûteur saute d’une branche à l’autre, se plonge dans le feuillage épais et, en secouant ses ailes, arrache quelques minuscules fruits rouges disposés en grappes à l’extrémité des rameaux. Suis l’oiseau des yeux et tu verras l’arbre.

Dès que le soleil et la chaleur reviennent, on entend les cigales dans les rues, malgré le bruit de la circulation.

Les valeurs européennes

« Les valeurs européennes, quelle blague… Toutes les valeurs profondes, fines et douces de l’humanité sont partout. Dans Guerre et paix de Tolstoï que je suis en train de relire, Napoléon dit qu’avec toutes ses campagnes contre les peuples européens, il voulait seulement faire prendre conscience à l’Europe qu’elle était un territoire magnifique où tous les peuples pouvaient vivre en paix, et pour cela il a tué des millions d’hommes, quelles sont donc ces valeurs ? Pour moi l’Europe signifiait quelque chose, les valeurs sont dans les formes des grandes œuvres, les valeurs sont dans le sanglot d’un enfant, ou dans le sautillement d’un enfant, c’est de la musique. Les yeux d’un homme sont une valeur, les regards, les yeux. Et pas les valeurs européennes… Connards. »

Peter Handke

Carnets 40

Un Asiatique (mais est-ce qu’on dit « un Européen » ?): assis à côté de la promenade donnant sur la mer, – avec une poussette de marché d’où sort de la musique – voix de femme chantant en chinois. Comme si, au lieu d’avoir ce chant seulement dans sa tête avec un appareil plus léger et des écouteurs sur les oreilles, il voulait circuler partout enveloppé de son monde musical. Il se lève et je le regarde s’éloigner, tirant son chariot de sons.

Une vieille femme blanche assise sur une banquette dans le restaurant bâti sur un embarcadère: pieds nus, portant une espèce de peignoir (ses cheveux gris sont mouillés), tête penchée, deux jeunes enfants de type indonésien à côté d’elle, avec elle, même s’ils ne se parlent pas.

L’enfant: montre un arbre à sa mère et dit: « Un eucalyptus ! » Elle demande: « Et le ginkgo biloba ? »

Et un banyan, et un platane (« Tu te souviens de l’allée des platanes à Tübingen ? »).