Carnets 356

La plupart du temps, c’est un bruit de fond. Pas d’espace. On va de lieu en lieu. On traverse. On traverse quoi, on ne sait pas. Des décors. Des décors montés les uns après les autres, que l’oeil survole, et rien à voir vraiment. C’est une impression étrange, de passer de décor en décor : décor de café à décor de boutique, décor de parking à décor de salle de réunion, etc. Devant toi on en démonte un, celui de la cafétéria du supermarché, pour en installer un autre, plus lumineux, plus moderne – mêmes produits, autre marque. Pas d’espace, des séries de décors, et le bruit de fond. Nulle part où on reste plus de dix minutes, les décors sont consommés et jetables, d’où l’absence d’espace, qui demande pour exister qu’on s’arrête, qu’on regarde longtemps, qu’on respire plus lentement.

L’espace n’existe pas avant toi, l’espace ne te préexiste pas. Dans la succession de lieux qui compose tes journées sans aucune vue d’ensemble, il ne peut apparaître et se déployer. Pour le faire apparaître et que se produise un espacement, il te faudrait un oeil calme, et tu n’es qu’une espèce de nomade sans aucune envergure, juste traversé par le bruit de fond, errant d’un décor à l’autre. L’espace n’existe pas. Pour qu’il existe, il faudrait que tu t’arrêtes et que tu arrêtes le manège des décors et des humeurs qui vont avec, que tu ne sois plus de ce monde-là, si le vocable « monde » a encore un sens ici.

Carnets 355

Tübingen, 14 août 2017 – lieu et date sur la page de garde du livre de PH, Vor der Baumschattenwand nachts (ses carnets les plus récents, 2007 – 2015) : une fois sorti de la librairie, je suis allé m’asseoir sur un banc de l’ancien jardin botanique, pas loin d’un ginkgo biloba, et un nouveau chemin s’est ouvert – je n’ai pas réalisé tout de suite, et surtout : ce chemin était en vérité ouvert depuis longtemps.

Philippe Jaccottet, La Semaison : « Partout on lit des signes, mais l’oeil qui les décèle est près de se fermer, et ils restent épars, intermittents comme cris d’oiseaux avant le jour ».

Dans la ville, les grands cônes métalliques qu’on recouvrira d’un manteau vert pour en faire des sapins de Noël. En attendant, l’armature grince dans le vent.

Carnets 353

Je lui dis que j’habite le quartier de la Source et déjà elle ne m’écoute plus, répétant : « Le quartier de la Source, c’est toute mon enfance ». Ses mots animent ma connaissance des lieux d’une émotion nouvelle, comme si j’y avais passé moi aussi mon enfance.

L’oeil de lumière qui apparaît chaque matin sur le mur-écran d’en face : comme une invitation à ne plus être qu’Oeil – vision de l’immédiat.

Cytises, flamboyants, cassias du Siam en fleurs. Dans les haïkus, mais aussi dans un livre plus récent comme Un printemps à Hongo, les Japonais célèbrent la floraison des cerisiers. Si les gens ici faisaient la même chose en rendant hommage à leurs arbres en fleurs comme à des divinités, la Réunion pourrait devenir le Japon de l’Océan indien.

Carnets 352

Ahmed Khan ou l’attente.

J’attends devant la porte d’Ahmed Khan. J’attends qu’il sorte ou qu’il revienne.

Je finis par m’asseoir par terre à côté de la porte. L’homme qui vient déposer les quignons de pain pour les pigeons me donne une pièce. Au bout de quelques temps, un autre homme s’approche et me demande : « Vous êtes Ahmed Khan ? »

Un jour, je quitte la porte, rejoins la rue et rentre dans le restaurant, là je demande au patron debout derrière le comptoir : « Est-ce que vous avez déjà vu Ahmed Khan ? » Sans me regarder, il sourit légèrement. Je me tourne vers un miroir et je vois un homme barbu au visage sombre que je ne reconnais pas.

Carnets 351

Je cherchais le numéro 17. Après un restaurant, je passais sous un porche et trouvais le cabinet d’architecte – porte blindée et façade métallique sans fenêtre – me retournais, juste en face il y avait une autre porte à l’arrière du restaurant, en bois clair celle-là, vieille, usée, sans poignée, juste une serrure incrustée, porte sur laquelle était écrit en noir « N° 15 », et ce nom que je trouvais étrange : Ahmed Kahn. Devant la porte, quelqu’un avait jeté quelques quignons de pain que picorait un pigeon en silence. Au milieu de la ville, dans ce quartier de commerces, à quelques pas du marché couvert où se pressaient les touristes en temps normal, il y avait cette porte misérable juste en face du bunker clinquant neuf des architectes, et surtout ce nom étrange qui pouvait engendrer toute sorte de fictions – car qui pouvait être cet Ahmed Khan habitant une pièce – sans doute un cellier – à l’arrière d’une cuisine de restaurant ? Un homme vivait ou avait vécu dans cette pièce sans fenêtres qui devait ressembler à une cellule de prison, et devant la porte close je me mis à l’attendre.

Carnets 350

Malcom de Chazal, Petrusmok : « Selon Jules Hermann, un Réunionnais – confirmé par un savant californien -, un vaste continent était au sud de la planète dans les temps très anciens, et qui a disparu. C’était le Continent Lémurien, en forme de croissant, qui s’étendait de l’océan indien à la Patagonie, partant du sud de Ceylan, englobant les Mascareignes (les îles de la Réunion, Maurice et Rodrigues) et Madagascar, passant au-delà le cap de Bonne-Espérance, détaché largement du continent africain. Donc la race rouge était autant dans l’océan indien que dans l’Atlantique.

Selon Jules Hermann, les montagnes de l’île Maurice – lunaires, fantomatiques, tels des cartons découpés posés sur les plaines, masses sans épaisseur dans le lointain, taillées en dents de scie et hiératiques -, ces collines et ces monts bas auraient été sculptés par la main de l’homme, taillés par un peuple de géants, habitants du Grand Croissant Lémurien.

Tous les étrangers qui viennent ici sont frappés de l’aspect de nos montagnes. Irréelles, disent-ils, artificielles, visions martiennes ou lunaires.

Moi qui ai vécu parmi elles, et qui les regarde avec l’oeil impressionniste du visionnaire, voici ce que j’y ai vu : partout sont semés sur les versants et les crêtes des gisants, des sphinx esquissés, des initiales clairement entaillées, des hiéroglyphes, des signes, des gestes d’homme. A tel point que nous avons des montagnes portant des noms comme ceux-ci – le Pouce (doigt et lingam), les Trois-Mamelles, etc. -, appellations données d’instinct par l’imagerie populaire.

Les plus étonnantes de toutes sont peut-être le Corps-de-Garde, montagne « habitée » par une forme d’homme étendu qui fixe les plaines de la Rivière-Noire, et notre Pieter-Both qui est un Sisyphe poussant sa pierre.

Hermann a vu les mêmes gestes sculptés dans la Montagne de Saint-Denis, à l’île de la Réunion. Ici les douze signes du zodiaque surgissent au sein des gestes cyclopéens du basalte. » (je souligne)

Carnets 349

Hier je me dirigeais vers la montagne rapidement balayée de sa base à son sommet par l’ombre des nuages – le ciel imposait son rythme à la montagne et par le seul regard je pouvais le suivre – un instant je sentis même que je participais à ce rythme et que je pouvais peut-être le prolonger – que c’était tout ce qu’il importait de faire, désormais : suivre le rythme du ciel et de la terre en espérant qu’il anime un peu la parole.

Les premiers flamboyants qui ont fleuri sur la montagne ont fleuri côté mer, non loin de la falaise – reste, à l’intérieur des terres, tout ce vaste espace de roche et de végétation aux couleurs sombres qui sera bientôt lui aussi étoilé de feuillages rouges – et cela participe du rythme de la montagne.

Carnets 347

Un moineau perché sur un barreau de la fenêtre : regarde à l’intérieur de la salle, mais pour lui nous sommes des ombres.

Quelqu’un dit : « Pourquoi il dessine ? Je n’ai pas de réponse. »

Un carré de tissu noir sur une barbe grise peau noire – des yeux qui ne bougent pas.

Le temps se dilate quand elle parle – à étudier.

Message à la population : « Profitez de vos vacances pour travailler ! »

Les branches les plus hautes du filaos : se balancent doucement dans l’air du soir.