Carnets 441

« Première fois »: « Je peux plaisanter avec vous ? » (une vieille dame à la poste)

Bruit d’une tronçonneuse dans le quartier (toujours après une tempête – arbres aux branches brisées à élaguer) : peut-être la seule machine que j’aime entendre parce qu’elle me transporte « au pays de l’enfance ». En hiver, c’était le seul bruit mécanique qu’on entendait à des kilomètres à la ronde, et qui témoignait d’une activité humaine quelque part dans la forêt. (Morvan, années 70-80)

Photos d’identité : le Chinois me photographie en Chinois (joie de perdre ainsi mon identité).

Carnets 440

Première plongée dans les profondeurs de l’Océan Antarctique (jusqu’à 70 mètres) : « Quel contraste avec la surface ! Là-haut, un désert de glace, rude, inhospitalier, monochrone, et ici-bas, des jardins de vie, délicats, luxuriants et colorés. C’est comme si ces jardins attendaient depuis la nuit des temps leurs premiers promeneurs. Ils semblent immuables. Si, dans les premiers mètres sous la glace, la banquise et les icebergs détruisent tout, ici-bas au contraire les conditions sont plus stables. Ici, les tempêtes, le fracas des glaces ne sont qu’une lointaine rumeur, et alors tous les épanouissements sont permis, et ces jardins s’en donnent à coeur joie. Et nous, nous sommes là, enfin, privilégiés, à les observer pour la toute première fois. Et tous ces organismes sont des animaux, quand bien même sont-ils branchus, arborescents, buissonnants, ce sont des animaux, certes fixés et aux allures de plantes, mais bien des animaux qui filtrent l’eau pour se nourrir. »(Antarctica)

Carnets 439

Lecture au long cours : la reliure du livre qui grince et qui craque comme la coque en bois d’un galion naviguant au milieu de l’océan.

« Première fois » : le chat du restaurant (îlet Danclat) qui se dresse et pose ses pattes avant sur ta cuisse en enfonçant ses griffes dans le pantalon – puis pousse ton bras de sa tête pour que tu lui donnes quelque chose de ton assiette.

Des cristaux dans les oreilles – des diamants dans les yeux ?

Carnets 438

Philippe Jaccottet : « Voilà le point crucial : il s’agit d’abord d’être, de vivre de telle sorte que la parole ne soit plus que l’épanouissement presque naturel d’une vie sur la page. Plutôt que de faire aboutir le monde à un livre, il faudrait que le livre renvoie au monde, rouvre l’accès au monde. Écrire ainsi, c’est avant tout une façon de respirer mieux, ou moins mal. » (hommage à Pierre-Albert Jourdan)

Carnets 437

Au bord de la route : le paille-en-queue battant des ailes en face d’une paroi rocheuse où il a sans doute son nid – je n’en avais jamais vu un d’aussi près, et même si cela n’a duré qu’une ou deux secondes j’ai pu distinguer pour la première fois la bande noire au niveau des yeux.

« Une pluviométrie déficitaire de 65% en février. » (journal local)

(« Pour la première fois » : car, jusqu’au bout, il y aura des « premières fois ».)

Carnets 436

Îlet Danclas. Route étroite traversant une forêt à la végétation épaisse et basse (beaucoup de bananiers). Passage d’un radier : l’îlet est une île fluviale – île dans l’île.

Bord de la rivière.

Restaurant uniquement fréquenté par les insulaires. La députée Huguette B. accompagnée (escortée ?) par deux hommes.

Un homme entièrement chauve nage à contre-courant dans la rivière. Dans l’eau il paraît fort (puissance de ses mouvements), hors de l’eau c’est un homme frêle.

Une feuille de bananier, bien droite en plein soleil : ses bords dont les balancements incessants produisent des zones d’ombre instables sur le centre diaphane.

De l’autre côté de la rivière, des arbres accrochés à la falaise, leur feuillage volumineux agité par le vent.

A quelques pas, un arbre dont le tronc est parcouru de petites lianes claires collées à son écorce, comme des câbles – plus bas, de vrais câbles en plastique noir servant à une installation électrique.

Un peu plus loin, une plaque en tôle brune comme la cloison d’un enclos, et par-dessus des feuilles de bananiers et des becs de perroquet (fleurs jaunes et rouges).

Nombreux arbres colonisés par une plante grimpante (pothos) aux épaisses feuilles vert foncé et vert clair.

Autres arbres aux branches et troncs comme des membres velus : couverts de feuilles allongées de ti carambole.

Impression d’une profusion et d’une richesse végétale dont je ne connais qu’une infime partie.

Envie de dessiner ce lieu, même maladroitement, et non d’écrire – je tourne la page du carnet.

Carnets 435

Journal de Kafka : « Je ne peux pas dormir. Que des rêves pas de sommeil. » (été 1913) En traduisant, je me souviens de cet autre passage du Journal à propos d’une nuit d’insomnie entrecoupée par des moments de demi-sommeil : « Je dors, certes, mais en même temps des rêves violents me tiennent éveillé. Je dors littéralement à côté de moi, tandis que je dois me battre avec des rêves. » Et plus loin : « Quand je me réveille tous les rêves sont rassemblés autour de moi, mais je me garde bien de les examiner en profondeur. » (2 octobre 1911)

Peter Handke, Le Poids du monde : « En lisant Kafka, je me rends compte que ses plaintes et ses auto-accusations ne m’intéressent plus – que seules ses descriptions m’intéressent encore. »

Carnets 434

Avant l’aube, cris d’un chat sur le parking en bas. A l’angle de la terrasse voisine, une silhouette se penche dans l’obscurité – tête sans bouche sans yeux sans nez, légèrement orangée.

La tempête tournait et tournait autour de l’île, devenant manège de nuages aux formes animales (zèbre, éléphant, chameau) – formes fuyantes après lesquelles les enfants se mirent à courir en poussant des cris de joie.

Sur une dalle en pierre, une plume d’oiseau qui semble dessinée.

« – Allez, on va travailler. » « – Il en faut, hein. »

Carnets 432

La tempête souffle encore : un homme seul face à l’océan – short moulant torse nu chaussures de sport jaune fluo – fait des pompes et d’autres exercices physiques sur le parapet en pierre, fouetté de tous les côtés par le vent et la pluie.

Sur le bitume : épaves de fruits, épaves de feuilles. Parmi elles, les longues cosses des flamboyants, vidées de leurs pois – te regardent.

Mocassins jaunes pantalon vert chemise à fleurs roses cheveux gris – homme silencieux, couleurs bavardes.

Léger tremblement des orchidées violacées dans le restaurant ouvert au vent.