Un an

Contre toute attente, les livres papier Œuvres ouvertes marchent. Pas tous, certes (il y en a déjà une vingtaine), surtout les deux premiers carnets du Journal de Kafka dans ma traduction (le troisième carnet paraîtra en mars prochain), les récits de Kafka (Le Terrier ou la construction, A la colonie pénitentiaire, Le Cavalier au seau à charbon), mais aussi les Grains de pollen de Novalis. J’ai même le plaisir de vendre quelques-uns de mes propres livres.

Le catalogue est ici. Merci aux lectrices et lecteurs qui ont soutenu dès son lancement ce projet de micro-édition et qui continuent de le soutenir.

Carnets 12

« Regarder était ce qui m’occupait. Et c’était une grande chose. Il ne faudra plus jamais me laisser emporter dans une action ou en tout cas dans une autre action que mon regard et son déploiement. N’était-ce pas en outre une réalité que les rêves, dont j’étais jadis moi-même le héros, étaient devenus toujours plus rares ? Aussi en tant que rêveur, d’un personnage de l’action je m’étais métamorphosé en un témoin. »

Peter Handke, Mon année dans la baie de personne

Carnets 8

Oui, cela avait commencé dans l’enfance quand, âgé d’à peine deux ans, tu avais ouvert le tiroir de l’établi de ton grand-père et en avais extrait tous les misérables objets qu’il contenait pour les étaler sur le sol de la grange et les examiner les uns après les autres. Des années plus tard, tu te souvenais encore de chacun de ces objets couverts d’une fine couche de sciure dont des morceaux étaient collés sur tes doigts – cela faisait aussi partie du butin et de la petite liste que tu apprenais par coeur en vidant chaque tiroir. Une liste de minuscules objets insignifiants plus une autre liste de minuscules objets insignifiants, quoi de mieux pour exercer sa mémoire ? Parmi eux, de vieux clous, tordus pour la plupart, des vis rouillées, un bout de tissu taché de cambouis, un manche de marteau, la moitié d’une carte postale avec des numéros notés dessus au crayon à papier et presque effacés, des piles de différentes tailles depuis longtemps inutilisables, et encore d’autres choses qui ne servaient plus à rien et qu’on avait jetées dans le tiroir en croyant peut-être qu’on pourrait les utiliser un jour. Chaque maison de la petite ville avait ainsi un ou plusieurs meubles où leurs propriétaires conservaient de tels objets dans un de ces compartiments mobiles au sein duquel ils vieillissaient, perdaient toute valeur pratique, disparaissaient pour toujours. Tu avait appris à les dénicher partout où tu allais, et quel jeu c’était de tous les étaler sur le sol et d’en faire soigneusement l’inventaire. Ensuite, tous les objets étaient remis à leur place dans le tiroir, bouts de scotch jaunis aux quatre coins de la photo elle aussi jaunie, carnet d’adresse à la couverture en simili cuir qui ne servait plus depuis longtemps, clé dont on ne savait plus à quelle serrure elle était destinée, morceau de bougie fendue par le milieu dont on pouvait voir la mèche noire encore à moitié prisonnière de la cire blanche, et toutes ces choses enfermées là qui te fascinaient parce que le tiroir semblait les abriter depuis des siècles pendant lesquels le meuble – bureau, buffet ou commode – n’avait jamais été vidé, passant de maison en maison, de famille en famille avec dans un coin secret de sa structure un monde minuscule de déchets qui n’avait d’importance que pour toi.

Mais te voilà maintenant assis sur le trottoir où on te gronde, toi l’explorateur de tiroirs. Tu as une nouvelle fois essayé d’ouvrir celui du grand buffet qui trône à l’entrée de la mairie et les employés t’ont chassé en hurlant. « Mais je ne prends rien ! » leur réponds-tu en sanglotant. Tu erres pendant toute la journée dans les champs autour de la ville, essayant d’oublier les maisons de ta famille vendues il y a longtemps et avec elles les meubles aux précieux tiroirs. Le soir, tu passes devant les fenêtres éclairées des salons et tu rêves d’y entrer par effraction afin d’y retrouver le monde caché de jadis. Dans la rue obscure, tu sors un carnet de ta poche où tu as consigné patiemment toutes les anciennes listes et tu psalmodies à voix basse chacun des objets insignifiants finalement engloutis par le temps.

Un voyage à travers la Serbie

« J’ai écrit sur mon voyage à travers la Serbie exactement comme j’ai depuis toujours écrit mes livres, ma littérature, une façon de raconter lente et qui pose des questions; chaque paragraphe traite et parle d’un problème de la représentation, de la forme, de la grammaire, de la véracité esthétique et cela comme depuis toujours, dans mes livres du début jusqu’au point final. Cher lecteur: cela et cela seul, je te le donne à lire ici. »

Dénudé

Chemin tournant

Calvin dans une cellule a rendu par la bouche, et si je n’écris pas suis autant cadavre que lui. Mais les pages défuntent, les mots aussi. Ai rédigé des notes, à Laval P.Q., sur son autre destin. Qui est le nôtre, d’une double vie. Celle pauvre, bagage qu’on traîne, lourd mais sans presque rien, une brosse à blanchir les dents de la nuit, une crème pour grimer le jour, peut-être un chapeau. Et celle qui flottante, dessus, nous tient la tête, hors du béant, non du rêve — son invention, d’un ailleurs que parfois l’on touche. Une sorte d’horizon, lointain des choses et du soi. Savait-il, d’avoir lu, le chant d’une bergeronnette, le parfum des tilleuls et le creux de la pierre où le noir transparaît ? Croire sa parole seule est ce qui reste à faire. Croire son dénudement, bien que nul ne se donne, qu’on soit plutôt livré…

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Carnets 7

Question de l’écriture de fiction qui sort de cette vie connectée en permanence aux évènements, le spectacle de l’actualité génère une écriture coupée en soi de la réalité, se nourrissant uniquement des « images du monde ».

Est-ce qu’on voit et ressent le monde devant un écran (de télé ou d’ordinateur) ? Est-ce qu’on parle à quelqu’un, est-ce qu’on écoute quelqu’un ?